mercredi 20 mai 2015

INK

Edgar Stewardson rentra pour la dernière fois dans la Bibliothèque du Phoenix en Novembre 2015. On ne le revit plus jamais après ce jour. Ni même la Bibliothèque. Edgar aperçut pour la première fois l'une des grandes portes aux reflets noirs et dorés en Juin 1995, à Londres. Il avait alors 49 ans. Toute sa vie il garderai le souvenir de ce battant massif, sombre et irisé, semblable à un bloc de pyrite orné du Phoenix ascendant.


Edgar était le fils d'un armateur américain et d'une auteure de livres pour enfants islandaise. Après sa naissance, Mrs Stewardson avait souffert d'une longue maladie au terme de laquelle les médecins avaient platement annoncé qu'elle n'aurait jamais d'autre enfant. Les époux Stewardson avaient entouré Edgar de toute leur attention, inscrit aux meilleures écoles, lycées, universités. Leur fils unique était devenu le joyau de leur vie. Poli et brillant dans ses études il avait parcouru sa jeunesse comme une flèche traverse l'espace vide entre l'arc et son but, vite et sans faire d'autre bruit que la joyeuse chanson du bois qui s'écarte en acceptant la présence soudaine du métal froid.

Edgar lisait déjà à l'âge de 4 ans. Dans les feuilles glacées et colorées des livres enfantins ses doigts parcouraient les lettres et il posait question sur question. Dans la rue les enseignes des magasins devinrent des jeux de pistes, puis les noms des rues des énigmes à déchiffrer. Toujours plus de questions jour après jour après semaines. Les lettres s'assemblaient comme des silhouettes silencieuses, puis prenaient vie dans son esprit, de plus en plus vite.

Le jour où Edgar prit conscience de son seul défaut fut aussi le jour le plus triste de sa vie. À l'école on lui demanda de lire un texte. Il prit le livre et regarda la page quelques secondes. Puis il coucha le livre sur le bureau devant lui pages contre terre et se mit à réciter. La grande chouette au cheveux pissenlit et aux lunettes d'écailles le tança et lui fit remarquer qu'il était malpoli de se donner des airs plus intelligents que ses autres camarades.

— Quand as-tu appris ce texte ? Persifla la vieille chouette.
— Je l'ai lu maintenant, répondit simplement Edgar.
— Ne mens pas ! Tu l'as appris par cœur ! dit-telle d'une voix aigrelette, l'arrogance et maintenant le mensonge tu seras puni jusqu'à la fin de la semaine !
— Je mens pas ! Je mens pas je l'ai lu maintenant ! Protesta-t-il avec toute la véhémence que son petit uniforme et sa voix alors fluette lui accordait.
— Assez ! Assez ! Hooors de ma classe tout de suite ! Cria-t-elle sa voix se perdant dans des aigus inaudibles.

Pendant un instant il chercha dans les yeux des autres élèves un soutien, une once de compassion, mais il n'y avait dans leur regard que la crainte de la petite souris qui ne sait plus où se cacher. L'air était devenu tangible autour de lui et les contours de la salle de classe étaient comme brouillés par la chaleur qui serrait sa tête, quelque part un élève mâchait nerveusement la pointe de son stylo. Dans le silence ponctué du chuintement triste de ses chaussures Edgar avait quitté la classe. Seul dehors il était confronté à son pire ennemi, l'ennui, matérialisé en un immense couloir blanchâtre au plafond trop haut et au sol couvert d'un damier banal.

Depuis ce jour et après un rendez-vous glacial entre le directeur et ses parents, Edgar apprit à ne plus être trop différent de la masse fourmillante des petits écoliers sans histoires. Mr & Mrs Stewardson étaient des gens humbles et ils avaient beau aimer leur fils ils voulaient aussi qu'il s'intègre. Ils avaient choisi la meilleure des éducation, les meilleurs professeurs savaient forcément mieux qu'eux ce qui était bon pour leur fils.

Quand les enfants lui demandaient son truc, parce qu'il y avait bien un truc qu'il voulait pas balancer, il expliquait simplement qu'il travaillait tout le temps, qu'il ne s'amusait jamais. Les reproches silencieux constituèrent au fur et à mesure un fossé entre Edgar et les autres gosses de riches. Les humiliations succédèrent au moqueries et les coups vinrent après les menaces, mais rien ne fût jamais plus douloureux que la médiocrité et la déception continuelle dont ils étaient la source. Ils étaient eux aussi l'ennui et la preuve tangible du destin solitaire d'Edgar. Condamné à jamais à marcher silencieusement dans un monde qui ne serait jamais à la hauteur de la soif de sa curiosité.

Après l'école primaire, Edgar devint un jeune homme calme et discret.

La seule véritable amitié qu'Edgar pouvait entretenir se faisait entre les pages des livres. Des livres grands comme des cités repliées sur elle mêmes. Grands comme des mondes secrets cachés parmi le bruit de fond de l'univers. Des livres tellement immenses et tellement lourds qu'ils formaient toute la matière dont il était constitué. Edgar mangeait des livres au petit déjeuner, lisait le journal dans le train, avalait pendant sa pause un magazine de mode sur le coin d'un bar au bois élimé, se perdait dans les pages d'une fiction dans le train du retour et partait dormir avec un Proust dont il affectionnait particulière le rythme lancinant pour dormir.

C'est le 8 juin 1995 qu'il l'avait donc rencontrée.

Edgar sortit du travail assez tôt ce jour là car comme souvent il avait complété ses dossiers loin avant la fin du journée. Trois livres sous le bras droit il s'élança dans le jour encore frais avec l'enthousiasme d'un explorateur qui touche la plage d'une terra incognita. Trois plages l'attendaient pour être précis, un roman d'horreur, une fiction historique et un petit manuel rétrospectif des Ford Mustang. Le bruit de la ville n'était qu'un ronronnement paisible alors qu'il traversait les rues bondées, il n'était pas vraiment là, il marchait en direction de Hyde Park et toute son attention était focalisée sur ce but. Il affectionnait particulièrement les grands espaces verts de Londres et aujourd'hui Hyde Park semblait être le parfait endroit pour mener à bien sa quête littéraire. À peine eût-il passé les immenses grilles noires que la ville s'éloigna de plusieurs kilomètres. Les quelques passants qui restaient n'étaient qu'un simple courant d'air. La tranche des couvertures imprimaient leur marque sur ses côtes et l'intérieur de son coude. Les pages couvertes et lovées contre lui crissaient en secret comme impatientes d'être ouvertes et enfin parcourues. Il ne lui fallut que quelques secondes pour décider d'un chemin bien précis qu'il connaissait déjà par coeur. Un banc en bois sombre couvert d'un verni mat. Un châtaigner immense aux feuilles placides dans la brise de juin. Des fleurs de soleil sur le sol vert. Tout était réuni pour qu'il s'en aille enfin loin de tout.

Il passa tout l'après midi dans trois mondes différents et ne se soucia du temps qui passait qu'une fois la lumière devenue trop faible pour lire sans plisser les yeux. Edgar avait une bonne vue et il comptait bien la préserver le plus longtemps possible. Il avait comme tout homme de son âge des habitudes et des manies de gentleman bien rodées : des chemins de préférence, des cafés plus calmes à certaines heures et des restaurants où les serveurs n'étaient ni affables ni incompétents ; ce que son échelle de valeurs rendait extrêmement dur à trouver. Comme d'habitude il emprunta donc la sortie au sud du parc pour rallier Knightsbridge et prendre le bus qui le conduirait chez lui plus à l'ouest.

Mais rien ne se passa comme prévu. Parfois l'univers vous colle des bâtons dans les roues et peu importe la force avec laquelle vous vous débattez, rien ne semble pouvoir freiner votre chute. Quand Edgar repenserai dans ses vieux jours au moment où tout avait basculé, il dirai très clairement : c'était ce satané bus.

Et il avait raison, de toutes façons à Londres si un problème de trajet d'un point A à un point B survenait c'était toujours la faute d'un bus, et la théorie se vérifia car lorsqu'il arriva à Knightsbridge il n'en trouva pas un seul ralliant le quartier de Portland Road. La route de Kensington toute entière avait en fait été bloquée pour un quelconque défilé annuel sans aucun intérêt. Les doigts crispés sur ses livres il maugréait en lui même. Comment avait-il pu se laisser piéger de la sorte, lui qui était si prévoyant ? Évidemment la pluie s'était mise à grésiller sur le toit des voitures. Sa propre voiture, une Triumph Spitfire de 1978 verte bouteille dormait sagement au sec, dans un garage de l'autre coté de la ville. L'écho métallique cliquetant sur la tôle tiède lui fit regretter amèrement d'avoir choisit de marcher au lieu de conduire ce matin. Au bout de plusieurs minutes d'errance sous une pluie pénétrante il finit par trouver un bus bondé qui allait dans la bonne direction. Afin d'apaiser son esprit il s'efforça de lire, coincé entre une poussette et le sac à dos d'un touriste allemand recouvert d'autocollants bariolés. C'était de loin le sac à dos le plus imposant et le plus offensant visuellement qu'il n'avait jamais vu de sa vie. Après de longues minutes de trafic passées à relever la tête régulièrement il finit par se laisser absorber par une scène intense de son roman d'horreur. Quelques stations plus tard lorsque le sac multicolore et multilingue s'extirpa du bus, emmenant presque avec lui la moitié des gens qui étaient sur son passage, Edgar réalisa qu'il n'avait pas la moindre idée d'où il se trouvait. La buée sur les vitres conjuguée à ce trajet inhabituel lui avait fait dépasser son objectif de plusieurs stations. Il sentit un frisson de lassitude grouiller dans son estomac vide. Exaspéré il finit par décider de rentrer à pied sous un grain qui faiblissait de loin en loin.

Il descendit à l'arrêt suivant dans une zone résidentielle déserte et s'élança d'un pas rageur sous la pluie... et s'arrêta net. Son esprit avait perçu quelque chose, avant même que ses yeux ne le traduise réellement. Il recula de deux pas et la vapeur de son souffle dessina des volutes frileuses. Sous l'abri du bus, déposé sur un banc d'aluminium usé, sous la lumière poisseuse d'un néon sale, reposait paisiblement un livre à la couverture rouge.

Edgar savait reconnaître un beau livre. Et ce livre était d'une beauté toute particulière. A la simple vue de sa couverture il savait que le contenu était précieux. Que l'histoire était profonde et que le temps qu'il prendrait pour le lire ne serait jamais compté sur le visage des horloges.

Il resta un instant sans bouger, pendant que les phares du bus à impériales s'en allèrent éclabousser plus loin les petites maisons blotties les unes contre les autres. Il saisit le livre et ses lèvres s'entrouvrirent pour laisser glisser un très approprié « Mon dieu » comme s'il venait d'avouer sa foi à quelque pages enserrées dans un cuir maroquin vieux de plusieurs centaines d'années. Car c'était exactement ce dont il était question. Ce qu'il tenait dans ses mains fébriles était un exemplaire d'Alice aux pays des Merveilles de 1865. Pas la version originale de 1866, non. La première édition. Celle que l'auteur, Lewis Caroll, et l'illustrateur, John Tenniel, avaient fait rééditer un an plus tard car il n'étaient pas satisfait de la qualité de l'impression de cette version.

Ce bouquin était absolument inestimable et n'avait strictement rien à faire sur un banc, sous un abri bus, en pleine nuit, sous la pluie ! BON SANG ! LA PLUIE ! Edgar saisit le livre et le couvrit immédiatement sous un pan de son veston noir où il rejoignit les trois autres qui s'y étaient déjà réfugiés. Puis il réalisa que le propriétaire était peut être encore dans le coin. Un tour à gauche, un tour à droite. Rien. Pas un chat.

La ville respirait faiblement au rythme des voitures sur les routes détrempées.

Si quelqu'un avait oublié ce livre ici, il méritait de mourir dans d'atroces souffrances se dit Edgar. On n'abandonne pas la plus belle fille du bal au milieu de la nuit sous un abri bus sordide ! C'était intolérable. Peu importe qui...
...Ses pensées se heurtèrent à une habitude. La sienne c'était d'écrire son nom à l'envers de la couverture, ainsi que son adresse. Même si cette précaution ne lui avait jamais réellement servi il avait gardé cette manie depuis l'enfance et depuis les premiers livres qu'on lui avait offerts. Il sortit rapidement le livre de son veston puis l'inspecta de long en large, intérieur de la couverture, extérieur, plis cachés, rien. Mais alors qu'il ouvrait le livre, une carte apparût, comme une sorte de petit carré blanc sortit comme de nulle part pour donner un début d'indice. Il était écrit en belles lettres gothiques:

"Emprunté à la Bibliothèque du Phoenix"

Puis plus loin.

"Les mots que l'on saisit ne sont jamais rendus à la futilité du temps qui passe"

Cette deuxième phrase le laissa songeur un instant. A l'arrière de la petite carte apparaissait une adresse : 161 Lancaster Road. Il remit le livre à l'abri sous son veston. Cette carte d'emprunt ressemblait plus à une carte d'invitation qu'autre chose... 

Et il n'y avait aucune date indiquée. Aucun nom de l'emprunteur. Bon dieu il n'y avait même pas d'espace réservé pour y écrire quoi que ce soit. Il se figura un instant une espèce de magasin fantasque spécialisé dans des livres anciens, un endroit sans doute fréquenté uniquement par de riches bourgeois, tenu par une succube aux cheveux noirs serpentant sur un décolleté vulgaire et  qui devait glisser cette petite carte subtilement en regardant ses clients droit dans les yeux. "Oh ramenez le quand vous voudrez vous êtes un habitué de la maison, nous vous faisons... Entièrement confiance". Il secoua la tête, un rictus accroché à ses lèvres fines. 

— C'est ridicule, sans doute une blague, marmonna-t-il.

Cette adresse, Lancaster Road... tout cela n'avait absolument aucun sens. C'était à deux pas d'ici. Et il savait pertinemment qu'il n'y avait aucune bibliothèque à cet endroit. Edgar connaissait quasiment par coeur toutes les principales bibliothèques de la ville. Aucune bibliothèque de Londres ne portait le titre pompeux de Phoenix. Aucune bibliothèque au monde ne louait des livres anciens dont le prix avoisinait facilement dix milles livres sterling. Aucune personne censée ne pourrait croire un seul instant que cela existait. Il se mit à frissonner. Depuis quand les pluies de juin était-elles si froides ?

Lancaster Road... C'était à deux pas d'ici.

Il serra plus fort entre ses doigts la couverture en cuir pour s'assurer qu'il ne le laisserait pas tomber. Ou peut être sans se l'avouer, pour s'assurer qu'il n'était pas en train de rêver. Puis il se mit en route avec la certitude qu'une fois sur place, il ne trouverai rien de plus qu'une série de petites maisons blanches sagement alignées.

Et pourtant la Bibliothèque du Phoenix était bien là au 161.

dimanche 26 avril 2015

NIELLO




"Ce n'est pas une compétition, mais je gagne."
Jeenfirn.







Niello possédait une clef. Elle ouvrait un casier où quelques objets de l'ancien monde s'entassaient. Un paquet de cartes dont personne ne connaissait les règles, une série de petits cubes marqués de lettres colorées, des figurines d'animaux qu'il n'avait jamais vus de ses yeux, une plaque transparente gravée où l'on voyait une famille qui n'était pas la sienne.

Comme la plupart des enfants nés dans le ghetto, Niello n'avait pas de nom de famille. Un nom de famille est un luxe accordé à ceux qui se permettent de vivre sans s'inquiéter de ce qu'ils vont boire ou manger le soir même. Niello était un apprenti recycleur. Sa famille c'était le vieux cerbère du dortoir et la petite troupe des "éraflés": Gamins ramassés dans la rue, orphelins, marmots trop rachitiques pour être utiles et que les parents vendaient dans l'espoir d'acheter une place au coeur du Solarium.

C'est là, près des piliers de la ville suspendue au dessus de Lonis que les recycleurs avaient trouvé Niello. Livré à lui même. Et bon sang quelle trouvaille ! De leur propre aveu, au cœur des amas de ferrailles et de gravats il était le meilleur. Il ne se blessait quasiment jamais, ce satané morveux ! Il glissait dans les galeries comme une goutte de pluie sur une vitre crasseuse, collectant au passage la poussière. Il ramenait toujours de ses expéditions les objets les plus intéressants. Il sentait les coups comme personne, c'était presque comme s'il savait. Bien sûr il avait quelques cicatrices mais rien comparé aux autres gosses qui dans les ruines rampaient et revenaient avec pour seul butin des coudes et des genoux parfois usés jusqu'à l'os.

Niello était né sous une aurore boréale blanche, un soir de janvier. Il en était sûr car chaque soir, le même voile coloré venait secouer le ciel. Et chaque soir dans un murmure caractéristique et presque inaudible, les lames gigantesques qui tranchaient la toile de la nuit oscillaient dans des nuances allant du rouge au vert. Mais jamais de blanc. Ce n'était pas son aurore boréale qui envahissait le ciel.

Et ce ciel n'était pas le sien.

Tout ce qui était à lui, c'était sa clef, son casier, et la certitude qu'un jour quelque chose de bien lui arriverait.





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Qui frappe contre la porte ?

On ne se pose jamais la question avant d'ouvrir. Quelqu'un frappe : il faut ouvrir. C'est un réflexe naturel, le bruit attire notre attention, notre curiosité intime l'ordre et dirige la main vers la poignée. On sait toujours qui est derrière la porte, on sait que l'on découvrira le visage familier d'un ami, d'un proche ou d'une personne avec qui l'on a rendez-vous.

Mais dans une forêt ou personne n'a mis les pieds depuis plus d'un demi siècle... qui frappe contre la porte ? Non, il n'y a pas de porte dans une forêt. C'est bien ça le problème.

S'il y en avait une au moins Niello pourrait refuser d'ouvrir. Mais au milieu du dédale des arbres, chaque espace entre les troncs immenses n'est qu'une porte grande ouverte de plus. Les coups résonnent toutes les nuits. Et il ne peut qu'espérer. Car pour être exact il n'est pas tout à fait seul.

Il est seulement perdu.

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Tout avait commencé il y a des mois, quand il s'était réveillé le nez dans la poussière. Rien d'affreusement inhabituel, la poussière, dans le ghetto, tout le monde y faisait son lit...
...mais moins habituel était le crépitement intense au bout de ses doigts. Cette sensation que quelque chose (quelqu'un ?) lui picorait la peau. Redressé sur un coude dans la brume de son sommeil et à travers le sable de ses yeux, il avait décidé que c'était un rêve. Il suffisait de se rendormir. Puis l'air s'était mis à grésiller comme si la foudre avait balayé la pièce. Sa première pensée avait été "Je vais mourir de faim toute la journée", juste avant que le dortoir soit avalé par les flammes.

Niello n'est qu'un petit garçon de treize ans.

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Quand il avait fallut quitter la ville, car il n'y était plus en sécurité, le conseil avait dépêché une unité de la milice du Solarium. Tout s'était passé dans l'urgence et sans cérémonie. Niello se souvient encore des bras inquiets serrés autour de ses épaules frêles. En sécurité il ne le serai plus jamais vraiment nulle part...  toutefois quand il y réfléchit, aujourd'hui, dans cette forêt, l'ennemi a la courtoisie de s'annoncer avant d'attaquer.

La troupe était lourdement armée, et Niello les avait numérotés de un à dix-huit. Dix-huit Lourdauds engoncés dans leur cabans réglementaires. Dans le camp de base la veille du départ, les Lourdauds avaient bourré leurs sacs avec tout ce qu'ils pouvaient ; du pain, de la viande séchée -une gourmandise rare- et de la mélasse de betterave ; tant et si bien que les coutures de leurs paquetages semblaient sur le point de vomir leur contenu. Pendant ce temps Niello avait passé l'après midi à se battre avec les armatures de métal recyclé de sa tente, de longues heures à monter démonter remonter encore et encore. Son sac, il l'avait rempli de vêtements chauds, de papier brun recyclé et de quelques tablettes nutritives.
Quand il avait fallu traverser la première ville morte, escalader les carcasses de machines étranges vidées de leur tripes par les derniers recycleurs qui avaient eu le courage de venir jusqu'ici, les Lourdauds avaient joué des coudes en pliant sous l'abondance de leur provisions. Niello, lui, grimpait courait sautait d'un cadavre métallique à l'autre avec des allures d'écureuil décharné. S'il avait apprit une chose durant sa courte vie, c'est que la misère rend léger.
Plus tard quand les rayons du soleil avaient glissé sous la canopée au loin, les Lourdauds avaient tous passé trois heures à monter leur tente. Et pour la moitié de celles qui ne s'étaient pas déjà envolées avec le vent, elles s'étaient réveillées le matin remplies d'un Lourdaud détrempé par l'humidité de la nuit. Seul à l'écart du camp, sur un sol sec rocailleux et couvert d'un épais matelas d'aiguilles de sapin, Niello donnait des coups de dents pointilleux dans une tablette blanche.

Et plus tard encore, tandis que la lente procession transie de froid s'avançait dans les couloirs verdoyants du labyrinthe, Niello vagabondait naïvement à l'intérieur de la forêt, passait d'une cathédrale à une autre, ramassait un insecte avec précaution, observait les oiseaux et découvrait pour la première fois le bonheur de laisser glisser ses doigts dans l'emprise de la mousse qui couvrait presque tout.

Le jour suivant Niello marchait seul en tête et ne s'arrêtait que lorsqu'il ne voyait plus le premier de cordée, Lourdaud numéro sept, ou peut être était-ce numéro douze. L'équipée accablée de fatigue, mains sur les hanches, suivait maintenant le gamin bizarre que les membres du conseil leur avaient confié. Plus les jours avançaient, plus les Lourdauds avaient la nette impression qu'on s'était largement foutu de leur gueule et qu'on les avait mis sous la tutelle d'un gosse qui avait du mal à lacer ses chaussures et flottait dans le vêtement traditionnel des troupes de Lonis.


— Alors comme ça tu étais un apprenti recycleur hein ? soufflait péniblement le premier qui arrivait finalement à sa hauteur.
— Fous lui la paix Dusty, disait une voix rêche plus loin derrière.
— Ouais... fous lui la paix, crachait une autre sur un ton aigre, on voudrait pas qu'il s'enflamme le marmot."

Niello ne prêtait même pas attention à qui répondait, tout absorbé à refaire, pour la septième fois aujourd'hui, les lacets de ses bottes ; les sandales qu'il portait quand il n'était encore qu'un des éraflés du ghetto lui manquaient drôlement, mais il avait accepté de les troquer contre ces maudites godasses qui lui collaient des ampoules dès qu'on avait fait mention de toutes les bestioles qui rampaient dans les bois. Pour finir de se convaincre il s'était dit que ce n'était pas la peur qui le faisait changer d'avis mais simplement, il fallait être réaliste, certaines bestioles étaient obligatoirement dangereuses.

— Tiens prends ça, disait Dusty en lui tendant un paquet ficelé, tu vas pas tenir longtemps avec tes briques, c'est tout juste bon à se casser les dents. Dusty restait planté là avec un sourire satisfait comme s'il attendait quelque chose. Niello regardait le paquet et se contentait d'un hochement de tête appuyé. Visiblement déçu du résultat numéro treize avait tenté de garder un semblant de contenance avec un rire forcé, puis s'était éloigné l'air penaud.


— Je t'avais dit de lui foutre la paix...
— Ta gueule Flip.

Quelques secondes après avoir enfin terminé de nouer ses lacets artistiquement (un fil semblait toujours trop long et l'autre trop court c'était une véritable torture ces foutues bottes) Niello avait déballé la viande séchée et attaqué à pleine dents cette gourmandise inédite. Qui était ce Dusty déjà ? Ah oui. C'est celui qui parlait de cette voix douce mais qui se détachait des autres. Numéro treize avait un visage fin et, chose rare, encadré par des cheveux mi-longs. Il y avait quelque chose de lénifiant chez cette grande brindille qui paliait son apparente grace par une lenteur maladroite. Un lourdaud comme les autres au final. Et Flip ? Ah Flip c'était numéro 4. Flip avait la sale manie de cracher et postillonner dès qu'il parlait, et il parlait tout le temps, un vrai moulin, une éolienne à bavardage. Il commentait tout même quand il n'y avait aucune raison. "Oh et vous avez vu ce papillon, oh et c'est quand même fou ces rivières qui se sont formées en plein dans les vestiges des villes, ça fait quoi maintenant 30 ans qu'on les a abandonnées ?"

Ça faisait bien plus que ça, il y a 70 ans en fait, pensait Niello. Il y a tellement longtemps que les immeubles sont maintenant entièrement recouverts de végétation, les routes ont toutes accouché de carrés de pelouse grasse et moelleuse. Les tours les plus hautes des cités blanches se sont pliées, ont cassé sous leur propre poids ajouté à celui des lianes qui les ont enserrées amoureusement. La douce étreinte de la nature a pris à bras le corps toutes les cités, tous les villages. Quelques années encore et la civilisation humaine qui s'était construite autour d'une énergie illimitée serait bientôt un lointain souvenir.
Il suffisait qu'il s'arrête là. Qu'il s'allonge dans un carré d'herbe et qu'il n'accepte plus de marcher un pas de plus. Et tout se finirait calmement dans un silence vert tendre.


— Je comprends pas, disait Flip. Pourquoi est-ce qu'on est pas resté dans cette ville là ? Pourquoi les anciens sont tous partis, regardez ces tours, c'est immense, on avait tout pour être bien ici !Au lieu d'aller s'installer dans
— Espèce de crétin, sifflait froidement numéro 1. Si t'avais acheté des cours d'histoire au lieu de craquer tes créd's pour te payer des filles à la Sirène...
— Répète un peu ça Josep ?
— Quoi t'as du mal à entendre ?


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La cité d'écume... Lonis et ses remparts blancs.

Quand Niello y repense ça lui fait un peu comme si il avait faim, mais plutôt faim dans le coeur. Comme si l'air n'arrivait pas à remplir ses poumons entièrement. Il ne peut plus revenir à Lonis. Il n'aime pas raviver ce souvenir, ça lui fait des frissons dans le dos, des frissons pas agréables. La peau froissée comme du papier. Les paupières des recycleurs surpris dans leur sommeil avaient brûlé et disparu presque plus vite que leurs cheveux. Chaque fois il secoue ses pensées pour aller ailleurs mais les images s'enchaînent de façon implacable. Les images défilent toujours avec une précision cruelle. Le contenu des yeux qui devient vitreux et coule. La peau des lèvres qui s'enfuit et découvre un sourire lugubre. Le visage qui s'enflamme et perd son identité. Qui était cette torche humaine ? Il ne veut vraiment plus se rappeler. Il ne veut vraiment plus revenir.


"C'EST PAS MA FAUTE" qu'il leur hurlait. Tu parles. Tu crois qu'ils auraient écouté ? La rue n'écoute pas ses enfants. Là bas dans le ghetto la loi se fait à même le pavé. Les règles étaient simples. Tu casses tu payes. La petite maison avait brûlé. Des bras l'avaient saisit. On l'avait traîné de force. Ils voulaient le découper en morceaux, le pendre, peut être le jeter dans le feu. Les adultes savent jamais trop ce qu'ils veulent à vrai dire. Il avait beau se débattre, c'était juste pour faire bonne figure, prouver qu'il était pas méchant. Les méchants ont pas peur de mourir. Les couteaux froids avaient déjà entaillé légèrement sa peau et s'il ne pleurait pas c'était qu'il était trop occupé à être terrorisé...

Et puis elle s'était pointée. Elle était pas comme eux. Déjà on voyait tout de suite qu'elle mangeait à sa faim, elle n'avait pas les joues creusées. Ses yeux n'étaient pas enfoncés loin dans sa tête, elle n'avait pas le teint blanchâtre. Pas de vêtements débraillés, déchirés ou rapiécés ensemble pour constituer un semblant de veste. Elle n'avait pas la tête d'un recycleur. Il l'entrapercevait chaque fois qu'il était jeté ou traîné de droite à gauche entre les jambes du petit groupe agglutiné autour de lui.  Elle n'avait pas de matraque, ça n'était donc pas une milicienne, elle n'était pas armée.

Elle leur avait collé une de ces raclées.

Il revoit encore celui qu'elle avait envoyé valser comme un fétu de paille jusque sur le toit par dessus l'enseigne du "Bourdon Gris", là où tous les recycleurs et les fixeurs se donnaient rendez-vous pour échanger des trucs, des objets dont ils pouvaient récupérer les pièces pour réparer, reconstruire, recoller ensemble et donner une nouvelle vie à tout ce qui était devenu encore plus inutile que ça ne l'était déjà avant.
Ils avait tous semblé incapables ne serait-ce que de la frôler, leurs coups ne brassaient que du vent, désemparés comme des enfants qui courent après un cerf-volant qui s'est détaché. Niello restait à terre ébahi, des filets de sang coulaient sur son front tandis que son estomac faisait des acrobaties incertaines. La scène était irréelle, et la foule silencieuse en était presque amusée, des sourires se creusaient sur les visages séchés par la poussière, peut être parce que les lyncheurs étaient pour la plupart les caïds du coin, peut être que voir les tortionnaires goûter à leur propre loi était un exutoire. Ou peut être que tout ce qu'ils voulaient c'était voir du sang.

Ils étaient tous tombés mais il restait à se débarrasser de Yikes, ah lui c'était un coriace, une espèce de corbeau avec une tignasse en paillasson déplumé. "Retourne...krr chez krr ...l-les Ensoleillés p-p-p-pétasse !!! qu'il lui avait craché". Il avait son fusil en bandoulière. LE fusil, le seul du quartier. Le seul qui avait encore un brin d'energéia. Peut être qu'il en restait assez pour deux ou trois tirs. Et encore.
"Tu veux tirer sur un membre du conseil ?"
Niello s'était agrippé au grand cache poussière brun qu'elle portait et bientôt c'était sa main, la main douce d'une femme, qui serrait la sienne.
"On n-n'a ... pa-krr-pa-aaas besoin de t-t-t- ..."
— Tu fournis les serviettes avec la douche ?"
Yikes était devenu complètement hystérique et se frottait les paumes sur les joues frénétiquement de haut en bas comme s'il voulait s'arracher le visage. Il raclait des graviers dans sa gorge.

Puis brusquement, il s'était arrêté. Comme si quelque chose derrière les globes oculaires cernés de noir avait fait son chemin et éteint la lumière.

"Je vais te buter, avait-il lancé d'une voix très calme, de la même manière qu'il aurait fait son choix auprès d'une serveuse dans un bar.
— Réfléchis Yikes... avait-elle dit."
Il avait saisit le dos arrondi et lisse du fusil, mais le simple fait d'entendre son nom dans la bouche d'une étrangère avait eu l'effet d'un moustique qui serait venu lui tourner autour de la figure.
"Tu sais ce qui va se passer dans quelques secondes ? continuait-elle. Combien de fois tu t'es servi de cette arme ? elle le sermonnait comme un adolescent qu'on a surprit la main dans le caleçon après l'extinction des feux. Si jamais elle ne t'explose pas à la gueule, le recul va te la rentrer dans les dents tellement fort que tu boufferas liquide toute ta vie... Quoi ? Tu me crois pas ? Je connais bien ce genre de fusil. Je m’entraînais déjà avec quand tu te faisais encore torcher par ta mère."

Il y avait à présent une petite forêt de jambes dépareillées rassemblée tout autour d'eux. Niello, le visage enfoui dans le grand manteau brun se disait  "C'est foutu, c'est foutu... elle peut pas tous les envoyer sur le toit, ils sont trop nombreux..."


Il se souvient avoir pensé qu'il n'en sortirait pas vivant et pourtant la simple sensation de l'étoffe épaisse sur son visage l'avait apaisé. Dans le labyrinthe détrempé, prostré sous la pluie froide, la résurgence de cette sensation lui procure plus de chaleur que son caban et plus de réconfort que tout le pain et toute la mélasse du monde. S'il avait dû mourir abrité dans ce linceul brun, le dernier balbutiement de son coeur aurait été léger. Pour la première fois de sa courte vie d'apprenti recycleur, quelqu'un avait pris sa défense. Il n'était plus un outil dispensable. Une marionnette que l'on faisait descendre dans des galeries étriquées. Tout ce qui constituerai un jour l'homme qu'il allait devenir était né là, dans la fureur et les flammes. Le parfum sur la main de cette femme allait rester à jamais le sous titre du moment le plus heureux de sa vie. Puis il avait perdu connaissance.


La semaine suivante il s'était réveillé dans un endroit inconnu. Et chaque nouveau matin, chambre et couvertures luxueuses autour de lui, finies la poussière et la faim. Il était dans l'enceinte du Solarium. En sécurité. Mais l'angoisse se fout des barrières et des gardes. Personne ne vient te sauver sous ta peau. Tes cauchemars se foutent des boucliers, des serrures, des portes, de l'épaisseur des murs ou de la durée de ta convalescence.



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lundi 13 avril 2015

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Alors vous pensez que nous n'avons aucune importance. Que nous sommes juste des petits grains de sables inutiles et que nous n'avons aucune influence sur l'univers.  Vous pensez que la terre est juste un bout de caillou suspendu dans l'espace. Posé là sans raison. Vous vous plantez.

Vous pensez que le danger c'est le réchauffement climatique. Que l'humanité court à sa perte à cause de sa cupidité. Que nous finirons comme des marionnettes de carnaval sous le feu nucléaire. Vous vous plantez encore.

Vous pensez que dieu vous regarde et qu'il vous juge. Encore faux.

Quoi que... attendez, ça dépend ce que vous appelez dieu ?

Enfin de toutes façons, les faits sont là. Tout a une place, tout a un sens, vous ne le voyez peut être pas mais si vous appuyez sur vos yeux fermés suffisamment longtemps, vous verrez. Le danger c'est nous. Ce n'est pas notre société, ni nos croyances. Non, c'est simplement ce que nous portons en nous : dans ce pouvoir repose notre extinction.



Huei-Chi Wen, Bible du nouveau monde - 2030.





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Il doit être minuit. Il y a un clocher qui marmonne quelque part dans le ciel opaque. Des cloches recyclées, ou peut être extirpées à la poussière d'un musée. 

"Entre et ferme la porte derrière toi."

La voix est grave, profonde et puissante, la guerre n'y a laissé aucune trace.

"Claaang !" insiste le temps.

Un revers de la main pour ajuster son caban. Elle s'élance et ses bottes crissent nerveusement. Le lourd battant claque derrière elle. L'embrasure disparaît happée par l'obscurité et le calme.

"Grand père je...
— Manières jeune fille"

Le rappel à l'ordre lui claque à la figure comme un piège à loup. Les yeux fermés elle articule un "Et Meeerde". Prometteur. La pièce familière lui semble aujourd'hui trop grande, même le foyer ouvert ; habillé de ferronneries délicates ; signe d'une époque révolue, n'a rien de son habituelle chaleur rassurante. Une silhouette massive découpe les flammes mourantes à coups d'épaules carrées. Tourné vers l'âtre il n'a même pas un regard pour elle.

"La paix dans nos coeurs, souffle monotonement Irewiss.
— Comme sur Atria, achève Rodric.
— Je suis heureuse de vous revoir, reprend elle sur le ton où il l'avait coupée."

Un courte pause, elle reste là, interdite.

Des broussailles de sourcils blancs s'animent quand il daigne enfin se tourner, bouche cadenassée, les plis barrant son front à peine adoucis par la tendresse de son regard. Et bien évidemment il fallait qu'elle se présente devant lui blessée : un bandage de fortune accroché à la main. Quelques dizaines d'années auparavant un simple cicatrisant et c'était terminé... aujourd'hui même les pansements étaient devenus un luxe.

Qu'avait-elle inventé cette fois ? Le mois dernier c'était une conduite d'aération qui s'était effondrée sous son poids, elle observait des chauves souris. À peine rétablie le bras de son tuteur avait fait les frais d'une "démonstration de la transmission des énergies". Autour des yeux du vieil homme les broussailles se serrent, tristement exaspérées.

"Tu as des questions plein les yeux jeune fille, dit-il en tirant vers lui un fauteuil en cuir. Peut être as-tu aussi des réponses ? grince-t-il en montrant du doigt le bras coupable"

Irewiss avance timidement à sa rencontre. Elle s'abrite au creux de ses bras puissants. Il la serre un moment qui dure une éternité.

La cheminée proteste et craque mollement puis se tait. Les ombres dansent toujours mais les flammes déclinent rougeâtres cernées de bleu, transparentes. Elle saisit un fauteuil à son tour et les voilà côte à côte autour du foyer circulaire.
"Vous savez pourquoi je suis là, risque-t-elle, j'ai choisi.
— Oh je sais, je sais, j'ai déjà reçu la lettre de ton tuteur, annonce nonchalamment Rodric en secouant la main deux petites fois en direction du pupitre.
— Vous n'approuvez pas, dit-t-elle comme une évidence.
— Cela changerait-il ta décision ? demande le gouverneur.
— Non... je voulais simplement... votre soutien, marmonne sa petite fille péniblement."

Une minuscule constellation d'étincelles rouges s'élève dans le foyer puis disparaît dans un monde invisible. Sur le mur en face, les portraits de la famille Faralhan, occupent quasiment toute la largeur. Connétables, généraux, hommes de science - majestueux souvenirs d'une lignée prodigieuse - Et tout au milieu, dans un cadre abimé, sous le vernis craquelé d'une antique peinture, la cité de Lonis déploie l'albâtre de ses immuables remparts. Dans l'arrière plan les parois de métal d'immenses tours parfaitement lisses renvoient des reflets meurtriers. "Les boucliers..." pense Irewiss

"Tu as toujours mon soutien gamine, lance-t-il, l'oeil rieur.
— Même si je botte les fesses du grand benêt des Nïahs au kendo ?
— Ah c'est donc ça ? devine-t-il, baissant les yeux sur le morceau de chemise enroulé sur sa main.
— Hein ? non non, ça c'est une piqûre d'Engourdine. Vous saviez qu'on n'en trouve de plus en plus en bordure du dôme ? Elles sont..."
Le rire incrédule du vieux sage l'interrompt à nouveau "Je ne veux pas savoir ce que tu fais avec tes satanés plantes venimeuses, dit-il feignant à peine la lassitude lorsque sa main vient soutenir sa tête."

Rodric a toujours détesté les poncifs, mais à cet instant cela lui crève tellement les yeux : Irewiss est tout comme sa mère, la curiosité et l'insouciance catapultées sur deux jambes élastiques, fines et nerveuses comme la foudre. Au dessus de ses yeux une broussaille joue l'inquiétude, tandis que l'autre ne sait plus trop où naviguer entre la tristesse la nostalgie l'affection.

"Il ne m'arrivera rien, assure-t-elle, je suis en âge d'affronter l'extérieur depuis trois ans déjà.
— Oh l'âge, l'âge n'a rien à voir là dedans... J'avais la moitié du tien quand on m'a enrôlé de force pour défendre la ville contre les pillards. On pouvait encore se former à l'épreuve du feu, mais aujourd'hui, il marque un temps les yeux fixés sur le foyer essoufflé, aujourd'hui on ne sait même pas ce qui se passe réellement dehors.
 — Je cours toujours plus vite que les ennuis, dit-elle un sourire paisible en coin, sans insolence, plutôt comme une douce certitude ; comme s'il fallait apaiser non pas seulement son grand père, mais aussi gagner la confiance de tous les regards silencieux qui la fixaient solennellement depuis le mur en face. Ils ont besoin de plus d'effectifs et je peux aider dans n'importe quel régiment.
— Qui essayes-tu de convaincre Irewiss ? Pas moi j'espère ? J'ai déjà été voir les officiers du contingent d'exploration, leur décision était déjà prise, mais je voulais m'assurer que tu serais entre de bonnes mains.
— Vous avez... quoi !?
— Tu feras partie du septième groupe, tu pars la semaine prochaine, annonce-t-il satisfait."

Elle sursaute légèrement dans une inspiration de surprise comme si elle avait oublié que demain, ça y est, c'était son anniversaire.

"Mais je n'ai pas encore... les dernières épreuves ? Et le passage en revue... balbutie-t-elle.
— Comme tu l'as déjà deviné le temps commence à manquer, nous avons des difficultés pour maintenir ne serait-ce qu'un éclairage décent depuis plusieurs mois, soupire Rodric. Que ce soit bien clair, ce poste t'a été attribué parce que tu le mérites, je n'ai même pas pas été présent lors des sélections."

Il détourne légèrement le regard et Irewiss sent que, quoi qu'il ait bien pu arriver pour que son grand père s'absente du conseil, même temporairement, la gravité de la situation est telle qu'il ne veut pas évoquer le sujet. Elle sent la question lui brûler le bout des doigts mais ses mains se referment sur l'accoudoir en cuir rassurant - peut être une prochaine fois.

Une barbe longue, élégante, glorieusement allongée sur son torse, des broussailles de sourcils blancs, un front qui s'avance jusqu'au milieu d'un crâne couronné d'une crinière neigeuse. Rodric est à l'hiver de ses jours, mais un hiver vivace, dont on sent qu'il peut encore mordre avec le froid de l'acier.


samedi 28 mars 2015

ATRIA


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Irewiss lance un coup d'oeil par dessus son épaule. Tout autour d'elle est blanc et légèrement irisé de bleu. Neige et cristal mêlés.

Cours, ne t'arrêtes pas !

Elle trébuche sur un énorme morceau de cristal, se rattrape de justesse, poursuit sa course et accélère, du sang dans la bouche, des cendres sur les mains. Et le ciel se tasse par endroits. Dans quelques secondes elle sera à bout de souffle et les choses vont grandement se compliquer. Ça se déplace beaucoup trop vite. Elle sait qu'elle n'a pas la moindre chance de le distancer. Quelques secondes et ce qui se trouve là bas... Comment s'appelle ce truc déjà ? 

Plus vite ! 

Sa tête n'en finit plus de virer ; gauche, droite, les yeux écarquillés. Aucun abri. Devant elle la plaine indifférente n'offre qu'un spectacle figé, froid et lisse. Elle a mit suffisamment de distance entre elle et le carnage pour que les congères repoussent au delà de l'horizon ce qui arrive lancé à sa poursuite comme un train à pleine vitesse. Un dernier regard derrière elle, vers le site d'excavation en flammes : pas de retour possible. Sur sa main gauche le sang file un battement après l'autre. Ses doigts se serrent péniblement sur le petit mécanisme convexe lové dans sa paume. Comment fuir ?

Allez, ALLEZ BON SANG ! Réfléchis !

Elle traverse la zone d'ancrage. Ici le cristal se fait plus dense, la végétation plus fournie a été entièrement couverte, ou plutôt changée. Impossible de ralentir, elle fait de son mieux pour prendre appui sur chaque parcelle de neige durcie. Ne pas glisser. Surtout ne pas perdre l'équilibre. Ses crampons raclent en chœur dans un dénivelé traître. Son corps oscille pitoyablement et l'image de sa propre chute dans une position ridicule lui arrache un sourire fou. Elle rit presque au milieu des souffles rauques. C'est là qu'elle entend la première explosion sourde, celle de l'air qui s'engouffre dans le vide d'un corps qui disparait. Un long fourmillement de révulsion caresse ses jambes et son dos, court sur son ventre et plante dans sa poitrine des dents voraces. Un passeur, c'est ça.

Des larmes viennent maintenant. Mourir finalement ce n'est pas effrayant, c'est énervant. C'est décevant. Lorsque l'antichambre est là autour de vous, les émotions superflues s'évanouissent. Ne reste que la joie d'être en vie, et la rage chevillée au cœur de la perdre. Le ciel se serre d'avantage et craque quelque part ailleurs, loin au delà du cercle de la zone vitrifiée...

Ces maudites zones d'ancrage infestent le pays, viennent et repartent comme des orages d'été. Si on se trouve dans leur emprise quand elles apparaissent...

...maintenant qu'elle y repense ce bloc de cristal ressemblait fortement au torse d'un homme.

Elle pense soudain à ses amis, ses parents... Que vont-ils faire sans elle ? Ils ne survivront jamais seuls. Et si jamais le passeur remontait ses traces jusqu'au campement ? Ils seraient tous morts ce soir... Elle ne peut pas laisser ça arriver.

Elle évalue en un instant la distance qui la sépare du centre de la zone circulaire. Elle n'est pas tellement loin de l'ancre, l'énorme sphère miroitante qui siège au milieu. Elle tient un début d'idée. Une idée tellement dingue qu'elle ne sait pas vraiment si la panique ne lui a pas simplement grillé le cerveau.

On ne s'approche pas de l'ancre.

A moins bien sûr d'être suicidaire mais... même avec un Shanti, on ne s'approche pas de l'ancre. Jamais. Elle change donc la direction de sa course et s'y dirige tout droit.


Une seconde explosion beaucoup plus proche se fait entendre, elle estime que le passeur est en bordure de la zone d'ancrage. Peut être deux cent mètres derrière elle... à peine. Une fois qu'il jugera la distance raisonnable, il la traquera au sol. Ces choses vous terrorisent de loin et vous mettent en pièces de près, sans se fatiguer, mais ils conservent inexplicablement l'archaïsme de la chasse à court dans la phase précédant la mise à mort.

Chaque souffle est un râle hystérique, féroce et vaporeux dans l'air froid. Trop fatiguée, c'est son âme qui se fait la belle dans des volutes glacées. Elle se demande combien de buée il lui reste à expirer avant que tout s'arrête.

Non... non NON ! COURS ! ALLEZ BORDEL !

Encore une explosion. Il est là. L'ombre immense et longiligne de ses bras s'allonge vers elle. Mauvais calcul. Avec ce dernier saut il s'est déplacé bien plus près d'elle qu'ils ne le font habituellement. La terreur contrôle maintenant ses jambes, elle s'effondre et son élan l'entraîne, à genoux, sur quelques centimètres. Entre les larmes elle perçoit  la sphère brillante et parfaite de l'ancre. Si proche, si loin. C'est fini.

A moins que...

Avec un hurlement dément elle se retourne et active son Shanti. Le bouclier se forme devant elle et les griffes gigantesques du passeur rebondissent sur le plasma. Trop sûr de lui, certain d'avoir déjà capturé sa proie, il n'a pas mis toute sa force dans ce coup. L'onde de choc générée la projette en l'air et lui coupe le souffle. Quarante mètres plus loin l'atterrissage est violent mais le bouclier tient bon et absorbe une partie du choc.

DEBOUT !

Comme un pantin désarticulé elle roule et dégringole le long d'une pente légère. Un arbre cristallisé se brise et forme un nuage d'éclats élégants autour d'elle.

DEBOUT ! LÈVE TOI ! LES FARALHAN MEURENT DEBOUT !

Elle parvient à freiner sa chute vaguement, ses crampons entonnent une note aiguë sur le cristal et à peine a-t-elle commencé à se redresser que l'ombre est déjà sur elle. Au travers de la brume nébuleuse elle distingue à peine le corps immense, informe. Des miroirs éteints la fixent. Le reflet argenté des yeux du changeur de monde, le passeur des âmes. Le bras gigantesque couvert d'un cuir grisâtre et glabre s'élève à nouveau et claque comme un fouet. 

A nouveau trop confiant, le passeur n'a pas remarqué... L'ancre se trouve à présent juste derrière Irewiss. A dix mètres à peine.



lundi 2 mars 2015

Breaking Good.

Bande son - Nirvana Unplugged

Lorsque le sol à tendance à s'éterniser sous mes pieds je perds patience. Je suis un rêveur.

Dans une autre vie moins drôle mes rêves me calculaient des théories ineptes sur la fin du monde. Comment n'y ai-je pas perdu la tête ? Quand chacun de mes rêves étaient une apocalypse... et comment faire quand toi, aujourd'hui, tu t'y ramènes l'air de rien ? Flingue à la main, prête à tirer.

Il parait que les rêves sont le résultat de notre combat perpétuel pour relier le subconscient au conscient. Tout un programme. Tout ce que nous allons dire ou faire pendant la journée, tout cela s'agglutine sans ordre dans diverses parties de notre petite tête. Et tout est supposé se remettre en ordre à travers le processus de l'activité onirique.

Alors personnellement, je ne sais pas quel est le boulet qui a inventé le concept du film d'auteur, absolument incompréhensible que tout cela génère une fois qu'on s'endort, mais j'aurais bien deux trois mots à lui dire.

fig1. "Tu vois j'ai rêvé d'une Girafe mais c'était aussi un pot de Nutella qui chantait du Saez"

Admettons que le subconscient soit un gros flemmard - peut être dyslexique - admettons qu'il ait du mal à classer les dossiers pendant la journée. Admettons. Mais pourquoi faut-il qu'il nous foute tout à l'envers à chaque fois qu'il nous défragmente les neurones ? Ah oui, oui bien sur... c'est vrai qu'il s'en est passé des choses aujourd'hui. Entre le collègue qui a renversé son plat de nouilles chinoises sur son clavier et les vingt minutes bloquées dans le métro entre London Bridge et Southwark. Mon dieu, que de turpitudes. Comment ne pas se trouver entièrement démuni devant l'intensité de tels événements ? En résumé le subconscient c'est quand même une grosse tanche.

 Aujourd'hui pourtant je suis heureux de rêver que l'immeuble du boulot est en fait un sous-marin géant. Je souris le matin en repensant à ce rêve où je peux voler au dessus de la vallée blanche*. J'aime l'absurdité simple et sereine qui se dégage de ces petits fragments d'inconscient. Parce qu'il fut un temps où chaque nuit était une horreur sans nom.

Ce n'était pas de simples petites histoires effrayantes, non, c'était des putains de blockbusters. Et jamais, jamais ça ne se terminait bien. J'ai vu des villes entières se faire engloutir, couler dans le sol comme si la surface était devenue une couche de glace trop fragile. J'ai vu d'immenses cyclones broyer tout sur leur passage. Des averses de flammes. Des tsunamis géants. Des apocalypses nucléaires allumer les immeubles comme des bougies passées au chalumeau, calciner le sol jusqu'à fondre le bitume, réduire les gens en poussière noircie. Tellement de versions différentes pour le même résultat final, et toujours avec la même sensation d'une tristesse infinie: la détresse de tout ce petit univers imaginaire qui se débat une dernière fois en cherchant un abri vainement. Inutile de dire qu'on passe rarement une bonne journée après ça.

J'ai souvent pensé que c'était à cause de mon stress permanent, une peur latente que tout se termine subitement. Peut être une peur liée à l'instabilité et la précarité de certaines situations dans lesquelles j'ai vécu. Peut être que cela se situe plus loin. Dissimulé, loin en dessous de tout le reste. Mais si c'était plus simple que ça ? Si c'était juste mon subconscient incapable de gérer le flot continu de pensées qui me traversent la tête en permanence certains jours ?

Beaucoup de questions hein ?
Peu de réponses. C'est la loi du pays imaginaire.

Il y a des théories qui disent que les rêves sont aussi de bon conseil si l'on sait écouter. Bon j'imagine qu'écouter 9 milliards de gens hurler de terreur avant de mourir c'est pas forcément ce qui se fait de mieux niveau bon conseil. Mais aujourd'hui mes rêves sont plutôt normaux. Même si certains ne sont pas spécialement agréables hein !... Il m'arrive d'avoir un ou deux bons vieux rêves de poursuite-avec-un-tueur-psychopathe, ou de chute dans l'escalier (il paraît que ce sont des classiques indémodables). Sinon mes rêves normaux sont assez calmes ils se déroulent dans des lieux que je connais, ou dans des environnements que je maîtrise. Je rêve parfois de mes ex. Parfois pas pour ce que tu penses. Parfois oui. Et parfois je rêve de toi. Et parfois je fais des rêves où je contrôle presque le contenu, la direction que le rêve va prendre. On appelle ça un rêve lucide. C'est très rare pour moi. Apparemment cela arrive souvent quand on se réveille au milieu d'un rêve, et qu'on se rendort en essayant de le poursuivre.

Dans ces cas rarissimes où tu arrives à te mettre dans un état de rêve lucide tu peux taper la conversation avec ton moi profond. Les bons conseils qui se dissimulent dans nos rêves sont supposés être véhiculés par des représentants de notre subconscient - tu sais le mec qui gère que dalle en classement de dossier mais qui t'envoie quand même des VRP histoire d'assurer au moins au niveau de la com' - et ces personnages, issus d'un amalgame de tout ce que nous sommes profondément, sont liés si intimement avec notre cher subconscient, qu'ils parlent sans barrière. Dans un premier temps il paraît qu'ils sont incompréhensibles, ils baragouinent dans une langue incohérente et inextricable puisqu'ils en ont globalement rien à carer d'être clair et analytiques, eux tout ce qui les intéresse c'est le foutoir qui est tout au fond du couloir de tes pensées et que Mr. Subconscient est en train de s'escrimer à classer pendant que toi tu te payes l'hallucination du siècle en discutant avec Morgan Freeman dans un aquarium rempli de loutres. (Oui, quitte à choisir un exemple bien aberrant autant choisir Dieu...et des loutres ...non ?)

Il y a des fois où un de ces personnages t'arrête, te regarde bien droit dans les yeux, et te balance tes quatre vérités.

Mais qu'est-ce que toi tu venais faire ?
Pas la moindre foutue idée. Rien n'était à sa place de toutes façons.

De l'autre coté du jardin de la maison de mes grands-parents, la maison de mon autre vie, à l'endroit où normalement se trouvait le portique gigantesque des voisins - et leur non moins gigantesque villa - un bâtiment trapu et lumineux s'allongeait. Une galerie d'art. Pas la moindre idée de pourquoi je marchais pieds nus, ni pourquoi il fallait "faire attention au Gardien". Je pourrais bien trouver une explication logique à tout ça mais il me faudrait une encyclopédie des songes.

Les personnages de nos rêves sont une expression, une facette de nous même, ils représentent souvent un symbole. Ces derniers temps questions symbole comme tu te poses un peu là, rien d'étonnant de te voir débarquer dans mes rêveries. Tu étais parfaite dans ton rôle d'empêcheuse de songer en rond. D'accord, disons pour être honnête, que l'image de toi que mon subconscient a généré était parfaite dans son rôle. Ce qu'il y a de drôle là dedans c'est que c'est sans doute un moyen d'auto-défense. Etant donné que je suis plutôt stressé comme garçon. J'imagine que mon subconscient me rappelle à l'ordre et me dit: Alerte ! On a une brèche ici !

Même si chaque pensée te concernant, formulée consciemment, donne quelque chose de lumineux, de léger et de mélioratif... Je prends quand même le contre-coup de mon inconscient qui me rabbache en pleine gueule la réalité. LA RÉALITÉ ! Tadam ! Faîtes entrer l'accusé.

Dans ce petit interstice que nous avons créé toi et moi, nous avons mis en place un mode de communication systémique où l'on essaye chacun d'adapter nos codes en fonction de l'autre. C'est beau, ça marche bien, c'est agréable, quand les idées s'enchaînent et trouvent une résonance chez l'autre, c'est comme jouer de la musique ensemble. Mais quand la réalité nous rattrape, le besoin de sommeil, l'éloignement, les aléas de nos petites vies... je ressens l'absence, le silence, comme une pression physique. Et la réalité de la situation, revient par écho dans cette absence. C'est ma façon de ressentir ça. Je n'ai pas de demi mesure je pense. Et j'ai beau courir dans tous les sens, faire des choses, m'occuper l'esprit, me poser sur ma guitare, écrire, jouer. Rien n'y fait. Ce n'est pas tellement la distance, c'est l'effet de... descente de trip. Je pense que la trace résiduelle de tous les mots que l'on partage depuis quelques temps, est visible dans ces moments d'absence. De vide. Comme si l'esprit se gavait de mots, d'émotions, comme une espèce de shoot de sentiments, de l'adrénaline dans un système cardiaque à l'arrêt.

Pas étonnant l'effet de manque quand tout s'arrête finalement.


- Hop hop hop monsieur, vous allez trop loin là...
- Euh... Oui ? Bonjour ?... C'est à dire que... vous êtes qui vous putain au juste ?
- Police des limites et frontières métaphoriques monsieur.
-  Non mais vous avez les persiennes calfeutrées au jambon ou c'est juste pour me les raper en biseau ? Non parce que je sais pas si vous vous en tamponnez le joufflu ou quoi mais j'ai quand même des... bon ok... J'ai UN lecteur. Mais bon si vous m'interrompez toutes les deux minutes...
- Désolé mon bon monsieur mais la métaphore de la drogue et des sentiments c'est illégal localement.
- Au ... je... comment ça "localement" ? Parce que j'ai l'air d'être "Local" ? J'ai des visiteurs de Russie moi sur ce blog, alors je vous prie de rester poli !
- Il n'empêche que vous avez pas le droit. Depuis "l'Herbe bleue" on a classé Kitsch tous les contrevenants. Bon après vous avez le choix hein, si vous avez envie de passer pour un...
- Mais il va la fermer le garde des sots oui ?! Je vais te lui en coller moi du Kitsch !
- Aaaah...

La réalité de tes jours, les petits détails... le temps que tu mets à sortir du lit. La voix que tu as au réveil. Les vêtements que tu aimes vraiment. La chanson de ton rire. Le goût de ta peau. Le temps que tu mets à prendre une douche. Les trucs que tu grignotes quand tu as faim mais la flemme de cuisiner. Le silence près de toi. Le bruit de ton coeur à travers ta poitrine. Les reflets dans tes yeux selon la luminosité. Le poids de ta main. Le parfum de tes cheveux. La façon dont tu remues le sucre qui reste au fond. La façon dont tu remets tes cheveux en place. Les chaussures que tu préfères. Les fruits que tu préfères. L'air que tu prends quand tu n'as pas envie de sortir mais qu'il le faut. Les traits de ton visage quand tu lis. Quand tu es de bonne humeur, ou maussade, ou fâchée. La façon dont tu prends ton chat dans tes bras. La couleur de ta brosse à dents. La sensation de ton tatouage sous mes doigts. La façon dont tu tapes sur ton clavier. Dont tu tiens ton téléphone. Le désordre dans ta chambre. La position dans laquelle tu préfères dormir. Le matin quand tu te lèves, l'ombre que ton corps dessine dans la lumière de la fenêtre. Le bruit de tes ongles sur ta table. Le manteau que tu mets quand il fait froid. Le son de tes soupirs. Tous. La réalité de tes jours... est le vide des miens.

Tout ce que je ne vois pas, pourrait aussi bien ne pas exister quand je ferme les yeux, non ?

Dans mon rêve, tu n'avais rien d'autre qu'un collier doré. Statue de sel, moi je restais là sans voix. Et tous les mots que tu me lançais formaient un cercle noir, comme de l'encre sur le sol. Belle image que le son de ta voix arrêtée en plein vol par un mur invisible autour de moi - Mon dernier rempart ? -

Je pouvais clairement lire sur tes lèvres mais je n'ai pas tout retenu.
"Pars, ne te retourne pas".
Je continuais de faire face.
"Tu ne comprends pas, le temps file."
En effet autour de moi je sentais comme une vibration sourde. Le bruit de la ville faisait sans doute trembler les murs du songe, les rendant de plus en plus fragiles.
"Si je voulais tu serais déjà là".
Tu vises très bien dans mes rêves, tu prends la pose presque comme dans un western. Rien de douloureux lorsque la balle me passe à travers l'oeil gauche, mais une bonne envie de vomir au réveil.

Le passé est exempt de mon empreinte, Le présent également. Rien de bon à extraire ici pour faire briller le futur. Je peux cracher autant d'encre que je veux. Je reste un fantôme de lettres dans un musée de mots qui prennent la poussière.

vendredi 13 février 2015

Sigur Rós - Hvarf/Heim
Play... "Avertissement un volume d'écoute trop élevé de façon prolongée... "
Oh ta gueule...


Je te laisse conduire. Je pianote depuis un moment mais ça ne mène nulle part, je te passe la main. Qui a dit que les écrits restent ? Tu en feras quoi, toi, de tous ces écrits ? Est-ce que ça n'est pas un peu trop lourd à porter ? Moi j'ai dans l'idée que tout ce qu'on balance, feuilles, pages virtuelles, petites fenêtres de dialogues privées, publiques, tout cela finira aussi par se perdre ou s'oublier. Il viendra un moment où comme disait l'autre le vent l'emportera. Et j'ai dans l'idée que cela viendra vite.

Je voudrais pouvoir y voir plus clair dans le jeu de cartes gigantesque qui s'étend devant moi, il y a là comme une vraie mappemonde. Je ne veux pas élaguer l'arbre des possibles. Je veux juste savoir. Je veux savoir parce que dans tous ces chemins tortueux qui fourmillent dans la brume épaisse du futur, il y a un chemin où je ne m'éloigne pas trop de moi même, il y a un chemin où je trouve une vérité, un chemin où je trouve la paix, un chemin où je trouve la reconnaissance de mes pairs, un chemin où les sentiments ne comptent plus et seules les actions accomplies s'additionnent, donnent un poids à cette existence, une valeur. Où est-ce que je vais ?

C'est devenu un comportement obsessionnel et compulsif, le besoin d'oublier le passé et de se concentrer sur le futur. Les bouddhistes me diront sans doute que je rate le bonheur qui se situe uniquement dans l'instant présent, mais j'emmerde les bouddhistes, ainsi que tous les autres illuminés et leurs comptes de fées débiles. Je ne peux pas vivre dans le bonheur si je n'ai pas une idée de ce qui peut m'arriver demain, je sais que dans l'absolu, un météore peut nous tomber sur la gueule et gâcher toutes mes beaux calculs, mais bon... ça reste tout de même une branche assez éloignée dans l'arbre, tu vois c'est celle là, tout au bout, il fait noir là bas je n'y vais pas souvent, les branches mortes, c'est déprimant. Non et puis sérieusement je peux pas vivre sans avoir un minimum de contrôle sur demain, j'aime ma serviette chaude en sortant du bain et mon steak bleu limite vivant. Bordel. Je ne sais toujours pas où je vais.

Je ne cherche pas bien loin pour expliquer cette envie de ne pas penser au passé, y'a qu'à voir la gueule de ce que j'ai vécu, même si pour certains ça ne casserait pas trois pattes à un canard sud-africain né dans la misère de Soweto, dans mon échelle de valeurs c'est le ground zero. Il a fallu en bâtir des choses sur ces putain de fondations bancales pour arriver à un semblant de stabilité. Il a fallu en bouffer du mélodrame. Et chanter du gospel par dessus pour cautériser. Quand je me retourne je vois le chemin parcouru, les briques tiennent le coup, le style architectural commence gothique, subit une brève transition romanesque ainsi que des tirs d'obus d'origine inconnue, change subitement pour un style moderne mais brouillon, puis s'étoffe d'un mélange de tout le reste pour enfin avoir une identité.

- On va où exactement là ?
- Ah, bah t'es là toi ?
- Oui forcément, on est tous plus ou moins là. On écoute hein ! C'est juste qu'on sait pas trop bien où on va ni pourquoi on est là...    
- Ecoute mon petit, moi je cherche pas trop, on me commande une lettre, j'écris une lettre, je suis responsable de ce que j'écris, je suis pas responsable de ce les gens comprennent, même quand ils sont des personnalités alternatives et complètement fictives du reste !
- Oh bon bon !... ça va... je retourne avec les autres hein si c'est pour s'en prendre plein la gueule...
- Oui voilà, tu t'assois et tu laisses parler les grands. J'en étais où moi ?

Depuis peu il y a toi qui est revenue ici. Ici ou là. Je ne sais pas trop où tu te situes. Plus haut ? ... Plus bas. Du coup je t'ai notée de partout sur toutes les branches. Au moins comme ça je suis sûr. Je te laisse les bénéfices de tous les doutes. Au moins comme ça, pas besoin de calculer. Je sais que, au pire des cas, tu es là. Même si tu ne parles plus, d'un coup. Il y a une branche pour ça aussi. Même si un jour je disparais d'un coup parce que j'aurai pris peur, parce que je ne m'y retrouverai plus, ou parce que je n'arriverai plus à freiner mes envies de cohérence et de concordance des désirs avec la réalité. Il y a une branche pour ça aussi. Il y a une branche pour tout. C'est ça oui. Tout est possible. Répétons ce mantra bien haut et fort.

00h01


Radiohead - Kid A
Everything... in its right place...

C'est un nouveau jour, je relis tout ça, je n'ai pas vraiment envie de changer quoi que ce soit. Plus par envie d'honnêteté que par flemme. Je crois que j'écris aussi pour moi. Tout à l'heure je disais que la distance gâche tout, c'est faux. Il y a des distances qui sont bénéfiques. Regarde la distance entre la Terre et le Soleil. Si elle n'existait pas on serait resté de la poussière d'étoile calcinée sur un océan de lave en fusion. Est-ce que tu aurais été près de moi ? Est-ce que les atomes dont je suis composé auraient été mélangés aux tiens ? Si je n'avais été que lumière. Photons. Aurais-je croisé ton chemin malgré tout ? Ce qui me fait penser que chaque particule dont on est composés modifie notre environnement en permanence, l'énergie que l'on émet, change la matière avec laquelle on interagit. Donc chaque particule de toi a modifié à jamais les miennes. Il y a une trace, même inquantifiable, qui demeure. Puisque rien ne se perd, rien ne se crée etc. Je commence à voir où je vais.

Everyone... Everyone around here... Everyone is so... Near... It's holding on... It's holding on...

Il y a des vies qui se passent dans le gris et le tiède. Moi je n'ai jamais vraiment connu ça. Est-ce que c'est encore un coup des Gémeaux ? - c'est agaçant de se dire qu'un signe déterminé par une période de l'année va donner des caractéristiques bien précises à tout ceux qui seront nés sous ces auspices - Je n'y crois pas vraiment, ça fait partie de la même catégorie que les religions pour moi. L'humain est un être doué de raison, qui subit des lois physiques précises, calculables, et qui laisse son ignorance le guider. Devrais-je dire bêtise ? Puisque la plupart ne prennent pas la peine de réfléchir. Je me souviens d'un bouquin que j'avais eu quand j'étais enfant, il décrivait avec précision toutes les religions, expliquait et donnait des comparaisons intéressantes sur le sport par exemple, qui peut être considéré comme une religion pour certains. Je me souviens m'être dit déjà à l'époque combien il était dommage de considérer qu'on devait appartenir à une religion pour se définir en tant que personne. Je me disais que si j'avais la foi un jour, je voudrais sans doute connaître toutes les religions, pour être entier.

Je voulais déjà tout, tout de suite. Je ne regardais pas mes coupures quand je prenais des bouts de verre à pleines mains. Je me relevais immédiatement quand je tombais de mon vélo sans regarder mes genoux en sang. Je ne m'inquiétais pas de me brûler les rétines à travers mes paupières mi-closes quand je regardais le soleil, jusqu'à voir cette ombre minuscule parcourir le cercle extérieur, légèrement plus lumineux que le disque brûlant. Je ne regardais pas les autres familles, leurs enfants modèles et leurs parents - un père et une mère - bien habillés. Je ne regardais pas la misère de mon quartier, j'y étais bien. Je ne regardais pas quand je traversais la route et j'ai failli y laisser la vie. Il s'en est fallu de quelques centimètres. J'imagine le mec à l'intérieur, sans doute un bon gros con de beauf qui avait vraiment besoin d'une voiture aussi grosse qu'un putain de tank. Une peugeot, avec une calandre avant carrée, monstrueuse. Mon cartable m'a sauvé la vie. Image intéressante, la connaissance et la culture en bouclier face à l’imbécillité l'imprudence et le délit de fuite de ce fils de rien, sans doute mal éduqué et... en fait peut être pas du tout, peut être même fils de riche, peut être juste paniqué d'avoir peut être tué un gosse qui traversait devant lui comme un idiot sans regarder. Fils de pute quand même ! Il mérite des coups de batte dans les genoux s'il est encore vivant. Je me souviens en avoir ressenti un frisson de dégoût des années plus tard en apercevant un de ces vieux modèles de voiture encore en vie. J'aurais voulu la brûler.

Ensuite j'ai eu peur de tout. Après des semaines à l’hôpital à pisser du sang je n'ai plus jamais pu être insouciant comme avant. Je me souviens déjà à l'époque avoir détesté de tout mon être le milieu hospitalier, les couloirs résonnant de plaintes étouffées, la solitude, le cathéter planté au creux de mon bras, tout ressemblait à un cauchemar plastifié. J'ai grandi en ayant peur des voitures. J'avais la trouille quand il y avait de l'orage. Peur de ma mère. J'avais la peur au ventre chaque fois qu'il fallait changer de classe, changer d'école, évoluer. Je voulais rester seul, jouer seul et surtout, surtout, ne jamais grandir. Tout ça à cause d'un putain d'accident de bagnole, tout ça à cause d'un séjour à l’hôpital qui m'a semblé durer des mois...

Une bouée de sauvetage en forme de grand père était venue me sortir de là. Les médecins n'étaient pas trop d'accord pour que je quitte ma chambre, mais il n'avait pas fallu bien longtemps pour les convaincre à coup de "vaffanculo", c'est qu'il avait de la poigne le vieux - d'ailleurs pas vieux à l'époque - même si à mon âge il avait déjà rencontré ma grand mère depuis dix ans. Il avait déjà deux filles. Et un garçon. Mon dieu, Serge, comme tu me manques. Pourquoi n'es-tu pas là aujourd'hui pour me conseiller ? J'ai dû tellement inventer de stratagèmes pour rester debout sans toi. Je ne pleure pas tu vois. Je ne pleure plus. Mais ce jour dans la chapelle où il a fallu te dire adieu, j'ai toujours refusé de croire que tu étais dans cette boîte ridicule. Tu ne les aurais jamais laissés t'enfermer dans ce coffret miniature, impossible. Tu étais tellement grand, tu prenais toute la place avec ta voix grave et ton regard d'acier. Tu étais immortel. Tu l'es. Tu restes avec moi depuis toujours. Ce n'est pas uniquement une question de particules et de trace rémanente... Je sais, j'ai cette foi, cette conviction insensée que tu me regardes, que tu me juges et que tu pèse mon âme dans tes grandes mains d'ouvrier. Je ne suis pas ta descendance et ton sang, je suis ta création imparfaite, inachevée.

J'ai survécu à tout cela. J'ai survécu à la voiture qui m'a renversé et envoyé voler sur dix mètres sans toucher le sol. Mes reins ont craqué mais les os ont tenu bon. J'ai survécu à ma mère. J'ai esquivé et bloqué. J'ai survécu à ma propre connerie quand j'ai voulu en finir avec tout ce bordel que je portais sur le dos. Je pensais que c'était trop lourd, pauvre petit ado imbécile. Je n'avais même pas conscience de ce que j'allais devoir encore emporter avec moi... tellement de bagages.

Notre rencontre coïncide avec une période trouble, mais elle coïncide également avec le moment où j'ai décidé de laisser derrière moi ces bagages, ils étaient cette fois devenus bien trop lourds. J'avais déjà fui auparavant, fui le cocon familial, échappé à un avenir sans boulot, disparu dans les montagnes, revenu parmi les vivants. Mais ma vraie fuite en avant, intérieure, a commencé là. Avec toi dans les parages. Si je garde un souvenir si agréable de cette période, malgré le chaos total dans lequel elle était baignée, c'est parce qu'elle marque un renouveau. Je pense que s'il y a une réponse à "pourquoi toi ?" elle réside dans ce simple fait, tu es comme un symbole vivant de tout cela. J'aurais beau continuer à fuir, me diluer dans l'ombre des bras de toutes les filles, courir plus vite que le vent, partir au bout du monde... il y aura toujours un moment où je me souviendrai du point de départ, comme on se rappelle des premiers accords d'un morceau dont on est tombé amoureux, il y a longtemps. Sans même le savoir.

Je regrette aujourd'hui de ne pas avoir voulu conserver plus de souvenirs, j'ai ce défaut, qui accompagne sans doute les personnes qui brûlent le passé comme une preuve compromettante, de ne jamais garder de souvenirs précis et exhaustif de tout ce qui peut m'arriver. A tel point que j'en perd les correspondances temporelles... je ne suis pas capable de dire quelle année c'était. Je ne sais pas quel mois. Quel travail je faisais à cette époque. Je ne garde que des impressions vagues. Autant à cause du fait que je me concentre sur le présent et le futur qu'à cause du fait que les événements une fois finis, consommés, sont soit trop empreints d'une image idyllique et me rappellent à quel point le présent n'est pas satisfaisant, soit trop imbibés de spleen et nécessitent un nettoyage par le vide. Comment je fais ? "N'y pense plus, demain ça ira mieux, n'y pense plus demain ça ira mieux, n'y pense..." Horriblement efficace.

Je voudrais me souvenir plus clairement de ce jour où je t'ai rencontrée. De chaque soirée que j'ai pu passer avec toi. Je voudrais me souvenir plus clairement de ta voix et de tes rires. J'ai fini par oublier le calme de tes yeux. Leur couleur est devenue bleu générique, je n'arrive plus à remettre les nuances qu'ils avaient. Je pourrais presque dire que tu me manques si tu ne m'avais pas si bien échappé. Ou alors est-ce moi encore qui ait fui sans vraiment... tout dire, tout faire, et tout essayer ? Quelques années après notre rencontre, j'aurais pu, je ne sais pas... peut être que si j'avais fait plus, si j'avais dit la vérité, si j'avais pris le temps... On en revient à des regrets, je n'aime pas ça. Changeons tu veux bien ? Oui je sais de toutes façons tu n'as pas bien le choix ici.

J'ai envie de me dire que tu seras toujours là demain, que tu feras partie de ma vie de près ou de loin. J'ai envie de savoir ce qui m'attend du coup oui... j'ai peut être un peu peur, oui j'avoue allez, monsieur "je n'ai plus la trouille de rien et j'avance dans le noir avec ma lampe torche en forme d'épée magique", oui j'avoue, j'ai la trouille de te voir disparaître. Même si je sais que je serai loin de m’effondrer totalement, j'ai des alliés assez forts aujourd'hui pour me seconder. Toute ma petite clique de personnages alternatifs est là. J'ai un boulot qui me plait. Et surtout, je n'ai plus besoin d'être avec quelqu'un. C'est intéressant en fait d'avoir presque trouvé un équilibre entre mes envies et ce que j'arrive à obtenir. Je sais que j'ai de nouvelles possibilités chaque jour, et je continuerai à courir toujours plus vite vers l'avant. J'aime cette vie. Il est possible que j'aime la suivante encore plus.

Aujourd'hui lorsque je traverse la route je regarde des deux côtés. Ce qui me reste de temps est précieux. ... Mais je n'ai plus peur. Lorsque'il faut prendre une décision, lorsqu'il faut plonger et se laisser porter par le courant, faire confiance, abandonner toute résistance...je ne regarde plus... je traverse... peu importe si je me prends un camion en pleine gueule. Je suis redevenu cet enfant, des éclats de verre plein les mains, les genoux en sang, et qui se marre l'air crâneur, en regardant la vie essayer de lui foutre des bâtons dans les roues. "Alors quoi ? C'est tout ce que t'avais à me balancer ? C'était ça ton meilleur coup ? Frappe plus fort pour voir ? Non, toujours debout désolé, je continue." Quand tout sera fini j'aurai vécu. J'aurai vécu jusqu'à m'en étouffer, de tristesse, de rire, de rage, de plaisir. Je partirai avec en moi cette sensation que j'ai essayé jusqu'à la dernière goutte de sang qui passera à travers la dernière artère contractée par le dernier battement de cœur, d'être vivant.

mercredi 11 février 2015

Ego

Elle avait perdu sa voix. Ce n'était pas temporaire. Et c'était inexplicable.

Tout était bien là. Elle avait épuisé tous les recours, tous les spécialistes, ses cordes vocales n'avaient subi aucun dommage. Ce n'était pas comme si un cancer les avaient rongées, non. L'angoisse était telle qu'elle ne pouvait profiter de cette délicieuse ironie: tous ses efforts pour ne pas trop boire, ne pas trop fumer, ne pas sombrer dans le cliché cynique de la rock star nihiliste, tout cela n'avait servi à... que dalle. Sa voix avait foutu le camp par la porte dérobée de son subconscient, ou avait été emportée par une putain de fée hystérique, peu importe le résultat était là. Plus de concert. Plus d'album. Même pleurer ne la libérait plus. Le silence ne donne pas de répit, quand il s'installe, c'est pour de bon.




- Tu te souviens comment on a atterri ici ?
- Non. Je ne prends pas de note chaque fois que j'arrive à un carrefour.
- Si tu pouvais éviter de jouer les procureurs de la république aujourd'hui...
- Je peux. Tu peux lâcher ta guitare une minute ?
- Je peux. Tu peux arrêter de jouer avec ton café une minute ?





Elle s’engouffre dans son trench-coat, puis dans sa voiture, puis dans la ruelle. Et c’est fou comme elle se sent mieux, confortablement entourée de concret, de mécaniques perfectionnées et rassurantes. L’ère moderne a beau nous avoir rendu mous, faibles, arraché nos instincts et protégé de nos peurs ancestrales au prix de la peau de bête dont nous étions couverts ; Putain ! C’est quand même le pied de conduire une décapotable par beau temps. Le centre ville fourmille paisiblement, un ronronnement citadin caresse les murs de briques rouges et résonne dans un ciel calme. Il y a des bastions de nature bordés de bitume, des petits jardins au gazon d’un vert insolent, agrippés au devant des maisonnettes individuelles. Certains pubs ouvrent tout juste, des portes entrebâillées toussent la poussière qu’on balaye à l’intérieur. Tout en conduisant elle se dit qu’elle aime bien cette ville, mais qu’elle ne prend pas assez le temps de la regarder. Elle se sent audacieuse aujourd’hui… Tiens ! Un jour elle marchera dans Leeds ! Ça… Ça ce serait audacieux ! Il faudrait juste qu’elle trouve quelqu’un pour l’accompagner.

Marcher seul c’est chiant.

Une vague sensation de tendresse remonte du fond d'un souvenir lumineux. Elle aimait marcher avec lui, il ne lui laissait pas le temps de s'ennuyer, et quand il attendait qu'elle ait finit de parler, ce n'était pas seulement dans le but de prendre la parole. Alors qu'en d'autres occasions il occupait l'espace avec une aisance effrontée, près d'elle, il arrangeait les frontières, son territoire ne rétrécissait pas, il se multipliait par deux. Trois rues plus tard, ses envies de marcher dans Leeds ont disparu. Il ne marchera plus avec elle. Il ne prendra plus le temps de l'écouter. Son territoire s'est égaré quelque part dans le fond du Mississipi. Cinq rues plus tard la seule envie qui lui reste est de rentrer se coucher dans son lit de chagrin.  Avant d’aller se perdre dans la cambrousse, où se trouve le studio d’enregistrement, elle doit passer par plusieurs grands axes. Les feux rouges s’enchaînent et chaque pause est un calvaire. Quand on a le cœur en morceau chaque temps mort devient un piège. Chaque silence est un coupe-gorge où vous attend, patiemment tapie dans le fond de votre crâne, la part d’ombre qui vous grignote de l’intérieur et vous rappelle à son bon souvenir en vous ressassant les mauvais. Le seul moyen pour l’oublier c’est bouger, courir, fuir si nécessaire. Mais dans l’instant il n’y a rien à faire pour lui échapper… Troisième feu rouge. Les fissures commencent à devenir des gouffres et à la surface son visage laisse entrevoir l'orage qui couve. Elle se mord nerveusement les commissures des lèvres et tapote sur son volant. Elle a, lorsque les larmes montent, les yeux levés aux ciel, écarquillés, et le menton légèrement relevé, mouvement étrange et inconscient, comme si l’on pouvait faire refluer cette triste marée. Raté, ça coule sur les côtés. Feu vert de soulagement.
Elle roule vite. Un peu plus vite. Un peu trop vite… elle esquive un piéton, grille un feu rouge, double un cycliste, embardée à droite, camion en face, revient à gauche, serre, serre encore, des crampes dans les mains… D’un coup elle freine.


La décapotable chante sur l’asphalte – un très joli Sol majeur grinçant - et arrache les passants à leur promenade engourdie. Quelques regards réprobateurs ponctués de marmonnements plus tard, tous se détournent de la scène. Elle relâche progressivement la tension qui bloque tout son corps, arcbouté entre le fauteuil et la pédale de frein. Les yeux rivés sur le rétroviseur, le souffle court. Elle fixe la devanture d’une boutique quelques mètres derrière. Un revendeur de guitares. Et à l’intérieur elle a vu… Un coup de klaxon s’empresse de lui rappeler que, non contente d’avoir freiné sans aucune raison valable au milieu de la voie, elle n’a pas non plus pris la peine de vérifier qu’un autre véhicule ne la suive d’un peu trop près. Un peu honteuse elle ricane et se mord la lèvre inférieure pour calmer un début de rire nerveux. Il aurait été innaproprié pour une jeune fille de bonne famille de finir allongée sur le capot de sa MG ; ou plutôt allongée sur le bitume, après avoir traversé le pare-brise la tête la première. Elle se dit que se mordre pour contenir ses émotions va finir par devenir un tic dangereux pour son intégrité physique, et le rire qui la secoue finit de dévérouiller ses doigts du volant.

Quelques secondes à peine et la voilà en train de remonter le trottoir en direction de la boutique. Il y a des journées, vous savez, ces journées où vous êtes en retard par rapport à votre emploi du temps, mais vous vous efforcez de l’être encore plus  - consciemment ou inconsciemment - en mettant vous-même des obstacles sur votre propre route ? Et bien pour Liz c’est aujourd'hui. Au centre du petit présentoir qui prend la poussière par endroits, il y a la reine du bal, une Telecaster qui jette des reflets chromés comme une star ses médiators à la fin d’un concert – je suis trop belle pour vous, mais prenez donc un petit souvenir avant de renter seuls chez vous – à ce stade là ce n’est même plus une invitation, pour Liz, c’est une provocation en duel. Dix minutes plus tard elle ressort de la boutique, un petit sourire crâneur aux lèvres, dans sa main droite la petite guimbarde impertinente fait moins la maline dans son étui. Elle sait pertinemment que tout ça c’est du vent, cette guitare c’est juste une diversion, un leurre pour tromper l’Ennemi. Ça n’est pas Excalibur c’est vrai. Ce n’est pas avec ça qu’elle ira défendre la Grande-Bretagne… Mais c’est déjà mieux que de rester assise dans sa voiture, garée en double file, à pleurer sur son volant et sur son sort.