lundi 2 mars 2015

Breaking Good.

Bande son - Nirvana Unplugged

Lorsque le sol à tendance à s'éterniser sous mes pieds je perds patience. Je suis un rêveur.

Dans une autre vie moins drôle mes rêves me calculaient des théories ineptes sur la fin du monde. Comment n'y ai-je pas perdu la tête ? Quand chacun de mes rêves étaient une apocalypse... et comment faire quand toi, aujourd'hui, tu t'y ramènes l'air de rien ? Flingue à la main, prête à tirer.

Il parait que les rêves sont le résultat de notre combat perpétuel pour relier le subconscient au conscient. Tout un programme. Tout ce que nous allons dire ou faire pendant la journée, tout cela s'agglutine sans ordre dans diverses parties de notre petite tête. Et tout est supposé se remettre en ordre à travers le processus de l'activité onirique.

Alors personnellement, je ne sais pas quel est le boulet qui a inventé le concept du film d'auteur, absolument incompréhensible que tout cela génère une fois qu'on s'endort, mais j'aurais bien deux trois mots à lui dire.

fig1. "Tu vois j'ai rêvé d'une Girafe mais c'était aussi un pot de Nutella qui chantait du Saez"

Admettons que le subconscient soit un gros flemmard - peut être dyslexique - admettons qu'il ait du mal à classer les dossiers pendant la journée. Admettons. Mais pourquoi faut-il qu'il nous foute tout à l'envers à chaque fois qu'il nous défragmente les neurones ? Ah oui, oui bien sur... c'est vrai qu'il s'en est passé des choses aujourd'hui. Entre le collègue qui a renversé son plat de nouilles chinoises sur son clavier et les vingt minutes bloquées dans le métro entre London Bridge et Southwark. Mon dieu, que de turpitudes. Comment ne pas se trouver entièrement démuni devant l'intensité de tels événements ? En résumé le subconscient c'est quand même une grosse tanche.

 Aujourd'hui pourtant je suis heureux de rêver que l'immeuble du boulot est en fait un sous-marin géant. Je souris le matin en repensant à ce rêve où je peux voler au dessus de la vallée blanche*. J'aime l'absurdité simple et sereine qui se dégage de ces petits fragments d'inconscient. Parce qu'il fut un temps où chaque nuit était une horreur sans nom.

Ce n'était pas de simples petites histoires effrayantes, non, c'était des putains de blockbusters. Et jamais, jamais ça ne se terminait bien. J'ai vu des villes entières se faire engloutir, couler dans le sol comme si la surface était devenue une couche de glace trop fragile. J'ai vu d'immenses cyclones broyer tout sur leur passage. Des averses de flammes. Des tsunamis géants. Des apocalypses nucléaires allumer les immeubles comme des bougies passées au chalumeau, calciner le sol jusqu'à fondre le bitume, réduire les gens en poussière noircie. Tellement de versions différentes pour le même résultat final, et toujours avec la même sensation d'une tristesse infinie: la détresse de tout ce petit univers imaginaire qui se débat une dernière fois en cherchant un abri vainement. Inutile de dire qu'on passe rarement une bonne journée après ça.

J'ai souvent pensé que c'était à cause de mon stress permanent, une peur latente que tout se termine subitement. Peut être une peur liée à l'instabilité et la précarité de certaines situations dans lesquelles j'ai vécu. Peut être que cela se situe plus loin. Dissimulé, loin en dessous de tout le reste. Mais si c'était plus simple que ça ? Si c'était juste mon subconscient incapable de gérer le flot continu de pensées qui me traversent la tête en permanence certains jours ?

Beaucoup de questions hein ?
Peu de réponses. C'est la loi du pays imaginaire.

Il y a des théories qui disent que les rêves sont aussi de bon conseil si l'on sait écouter. Bon j'imagine qu'écouter 9 milliards de gens hurler de terreur avant de mourir c'est pas forcément ce qui se fait de mieux niveau bon conseil. Mais aujourd'hui mes rêves sont plutôt normaux. Même si certains ne sont pas spécialement agréables hein !... Il m'arrive d'avoir un ou deux bons vieux rêves de poursuite-avec-un-tueur-psychopathe, ou de chute dans l'escalier (il paraît que ce sont des classiques indémodables). Sinon mes rêves normaux sont assez calmes ils se déroulent dans des lieux que je connais, ou dans des environnements que je maîtrise. Je rêve parfois de mes ex. Parfois pas pour ce que tu penses. Parfois oui. Et parfois je rêve de toi. Et parfois je fais des rêves où je contrôle presque le contenu, la direction que le rêve va prendre. On appelle ça un rêve lucide. C'est très rare pour moi. Apparemment cela arrive souvent quand on se réveille au milieu d'un rêve, et qu'on se rendort en essayant de le poursuivre.

Dans ces cas rarissimes où tu arrives à te mettre dans un état de rêve lucide tu peux taper la conversation avec ton moi profond. Les bons conseils qui se dissimulent dans nos rêves sont supposés être véhiculés par des représentants de notre subconscient - tu sais le mec qui gère que dalle en classement de dossier mais qui t'envoie quand même des VRP histoire d'assurer au moins au niveau de la com' - et ces personnages, issus d'un amalgame de tout ce que nous sommes profondément, sont liés si intimement avec notre cher subconscient, qu'ils parlent sans barrière. Dans un premier temps il paraît qu'ils sont incompréhensibles, ils baragouinent dans une langue incohérente et inextricable puisqu'ils en ont globalement rien à carer d'être clair et analytiques, eux tout ce qui les intéresse c'est le foutoir qui est tout au fond du couloir de tes pensées et que Mr. Subconscient est en train de s'escrimer à classer pendant que toi tu te payes l'hallucination du siècle en discutant avec Morgan Freeman dans un aquarium rempli de loutres. (Oui, quitte à choisir un exemple bien aberrant autant choisir Dieu...et des loutres ...non ?)

Il y a des fois où un de ces personnages t'arrête, te regarde bien droit dans les yeux, et te balance tes quatre vérités.

Mais qu'est-ce que toi tu venais faire ?
Pas la moindre foutue idée. Rien n'était à sa place de toutes façons.

De l'autre coté du jardin de la maison de mes grands-parents, la maison de mon autre vie, à l'endroit où normalement se trouvait le portique gigantesque des voisins - et leur non moins gigantesque villa - un bâtiment trapu et lumineux s'allongeait. Une galerie d'art. Pas la moindre idée de pourquoi je marchais pieds nus, ni pourquoi il fallait "faire attention au Gardien". Je pourrais bien trouver une explication logique à tout ça mais il me faudrait une encyclopédie des songes.

Les personnages de nos rêves sont une expression, une facette de nous même, ils représentent souvent un symbole. Ces derniers temps questions symbole comme tu te poses un peu là, rien d'étonnant de te voir débarquer dans mes rêveries. Tu étais parfaite dans ton rôle d'empêcheuse de songer en rond. D'accord, disons pour être honnête, que l'image de toi que mon subconscient a généré était parfaite dans son rôle. Ce qu'il y a de drôle là dedans c'est que c'est sans doute un moyen d'auto-défense. Etant donné que je suis plutôt stressé comme garçon. J'imagine que mon subconscient me rappelle à l'ordre et me dit: Alerte ! On a une brèche ici !

Même si chaque pensée te concernant, formulée consciemment, donne quelque chose de lumineux, de léger et de mélioratif... Je prends quand même le contre-coup de mon inconscient qui me rabbache en pleine gueule la réalité. LA RÉALITÉ ! Tadam ! Faîtes entrer l'accusé.

Dans ce petit interstice que nous avons créé toi et moi, nous avons mis en place un mode de communication systémique où l'on essaye chacun d'adapter nos codes en fonction de l'autre. C'est beau, ça marche bien, c'est agréable, quand les idées s'enchaînent et trouvent une résonance chez l'autre, c'est comme jouer de la musique ensemble. Mais quand la réalité nous rattrape, le besoin de sommeil, l'éloignement, les aléas de nos petites vies... je ressens l'absence, le silence, comme une pression physique. Et la réalité de la situation, revient par écho dans cette absence. C'est ma façon de ressentir ça. Je n'ai pas de demi mesure je pense. Et j'ai beau courir dans tous les sens, faire des choses, m'occuper l'esprit, me poser sur ma guitare, écrire, jouer. Rien n'y fait. Ce n'est pas tellement la distance, c'est l'effet de... descente de trip. Je pense que la trace résiduelle de tous les mots que l'on partage depuis quelques temps, est visible dans ces moments d'absence. De vide. Comme si l'esprit se gavait de mots, d'émotions, comme une espèce de shoot de sentiments, de l'adrénaline dans un système cardiaque à l'arrêt.

Pas étonnant l'effet de manque quand tout s'arrête finalement.


- Hop hop hop monsieur, vous allez trop loin là...
- Euh... Oui ? Bonjour ?... C'est à dire que... vous êtes qui vous putain au juste ?
- Police des limites et frontières métaphoriques monsieur.
-  Non mais vous avez les persiennes calfeutrées au jambon ou c'est juste pour me les raper en biseau ? Non parce que je sais pas si vous vous en tamponnez le joufflu ou quoi mais j'ai quand même des... bon ok... J'ai UN lecteur. Mais bon si vous m'interrompez toutes les deux minutes...
- Désolé mon bon monsieur mais la métaphore de la drogue et des sentiments c'est illégal localement.
- Au ... je... comment ça "localement" ? Parce que j'ai l'air d'être "Local" ? J'ai des visiteurs de Russie moi sur ce blog, alors je vous prie de rester poli !
- Il n'empêche que vous avez pas le droit. Depuis "l'Herbe bleue" on a classé Kitsch tous les contrevenants. Bon après vous avez le choix hein, si vous avez envie de passer pour un...
- Mais il va la fermer le garde des sots oui ?! Je vais te lui en coller moi du Kitsch !
- Aaaah...

La réalité de tes jours, les petits détails... le temps que tu mets à sortir du lit. La voix que tu as au réveil. Les vêtements que tu aimes vraiment. La chanson de ton rire. Le goût de ta peau. Le temps que tu mets à prendre une douche. Les trucs que tu grignotes quand tu as faim mais la flemme de cuisiner. Le silence près de toi. Le bruit de ton coeur à travers ta poitrine. Les reflets dans tes yeux selon la luminosité. Le poids de ta main. Le parfum de tes cheveux. La façon dont tu remues le sucre qui reste au fond. La façon dont tu remets tes cheveux en place. Les chaussures que tu préfères. Les fruits que tu préfères. L'air que tu prends quand tu n'as pas envie de sortir mais qu'il le faut. Les traits de ton visage quand tu lis. Quand tu es de bonne humeur, ou maussade, ou fâchée. La façon dont tu prends ton chat dans tes bras. La couleur de ta brosse à dents. La sensation de ton tatouage sous mes doigts. La façon dont tu tapes sur ton clavier. Dont tu tiens ton téléphone. Le désordre dans ta chambre. La position dans laquelle tu préfères dormir. Le matin quand tu te lèves, l'ombre que ton corps dessine dans la lumière de la fenêtre. Le bruit de tes ongles sur ta table. Le manteau que tu mets quand il fait froid. Le son de tes soupirs. Tous. La réalité de tes jours... est le vide des miens.

Tout ce que je ne vois pas, pourrait aussi bien ne pas exister quand je ferme les yeux, non ?

Dans mon rêve, tu n'avais rien d'autre qu'un collier doré. Statue de sel, moi je restais là sans voix. Et tous les mots que tu me lançais formaient un cercle noir, comme de l'encre sur le sol. Belle image que le son de ta voix arrêtée en plein vol par un mur invisible autour de moi - Mon dernier rempart ? -

Je pouvais clairement lire sur tes lèvres mais je n'ai pas tout retenu.
"Pars, ne te retourne pas".
Je continuais de faire face.
"Tu ne comprends pas, le temps file."
En effet autour de moi je sentais comme une vibration sourde. Le bruit de la ville faisait sans doute trembler les murs du songe, les rendant de plus en plus fragiles.
"Si je voulais tu serais déjà là".
Tu vises très bien dans mes rêves, tu prends la pose presque comme dans un western. Rien de douloureux lorsque la balle me passe à travers l'oeil gauche, mais une bonne envie de vomir au réveil.

Le passé est exempt de mon empreinte, Le présent également. Rien de bon à extraire ici pour faire briller le futur. Je peux cracher autant d'encre que je veux. Je reste un fantôme de lettres dans un musée de mots qui prennent la poussière.

vendredi 13 février 2015

Sigur Rós - Hvarf/Heim
Play... "Avertissement un volume d'écoute trop élevé de façon prolongée... "
Oh ta gueule...


Je te laisse conduire. Je pianote depuis un moment mais ça ne mène nulle part, je te passe la main. Qui a dit que les écrits restent ? Tu en feras quoi, toi, de tous ces écrits ? Est-ce que ça n'est pas un peu trop lourd à porter ? Moi j'ai dans l'idée que tout ce qu'on balance, feuilles, pages virtuelles, petites fenêtres de dialogues privées, publiques, tout cela finira aussi par se perdre ou s'oublier. Il viendra un moment où comme disait l'autre le vent l'emportera. Et j'ai dans l'idée que cela viendra vite.

Je voudrais pouvoir y voir plus clair dans le jeu de cartes gigantesque qui s'étend devant moi, il y a là comme une vraie mappemonde. Je ne veux pas élaguer l'arbre des possibles. Je veux juste savoir. Je veux savoir parce que dans tous ces chemins tortueux qui fourmillent dans la brume épaisse du futur, il y a un chemin où je ne m'éloigne pas trop de moi même, il y a un chemin où je trouve une vérité, un chemin où je trouve la paix, un chemin où je trouve la reconnaissance de mes pairs, un chemin où les sentiments ne comptent plus et seules les actions accomplies s'additionnent, donnent un poids à cette existence, une valeur. Où est-ce que je vais ?

C'est devenu un comportement obsessionnel et compulsif, le besoin d'oublier le passé et de se concentrer sur le futur. Les bouddhistes me diront sans doute que je rate le bonheur qui se situe uniquement dans l'instant présent, mais j'emmerde les bouddhistes, ainsi que tous les autres illuminés et leurs comptes de fées débiles. Je ne peux pas vivre dans le bonheur si je n'ai pas une idée de ce qui peut m'arriver demain, je sais que dans l'absolu, un météore peut nous tomber sur la gueule et gâcher toutes mes beaux calculs, mais bon... ça reste tout de même une branche assez éloignée dans l'arbre, tu vois c'est celle là, tout au bout, il fait noir là bas je n'y vais pas souvent, les branches mortes, c'est déprimant. Non et puis sérieusement je peux pas vivre sans avoir un minimum de contrôle sur demain, j'aime ma serviette chaude en sortant du bain et mon steak bleu limite vivant. Bordel. Je ne sais toujours pas où je vais.

Je ne cherche pas bien loin pour expliquer cette envie de ne pas penser au passé, y'a qu'à voir la gueule de ce que j'ai vécu, même si pour certains ça ne casserait pas trois pattes à un canard sud-africain né dans la misère de Soweto, dans mon échelle de valeurs c'est le ground zero. Il a fallu en bâtir des choses sur ces putain de fondations bancales pour arriver à un semblant de stabilité. Il a fallu en bouffer du mélodrame. Et chanter du gospel par dessus pour cautériser. Quand je me retourne je vois le chemin parcouru, les briques tiennent le coup, le style architectural commence gothique, subit une brève transition romanesque ainsi que des tirs d'obus d'origine inconnue, change subitement pour un style moderne mais brouillon, puis s'étoffe d'un mélange de tout le reste pour enfin avoir une identité.

- On va où exactement là ?
- Ah, bah t'es là toi ?
- Oui forcément, on est tous plus ou moins là. On écoute hein ! C'est juste qu'on sait pas trop bien où on va ni pourquoi on est là...    
- Ecoute mon petit, moi je cherche pas trop, on me commande une lettre, j'écris une lettre, je suis responsable de ce que j'écris, je suis pas responsable de ce les gens comprennent, même quand ils sont des personnalités alternatives et complètement fictives du reste !
- Oh bon bon !... ça va... je retourne avec les autres hein si c'est pour s'en prendre plein la gueule...
- Oui voilà, tu t'assois et tu laisses parler les grands. J'en étais où moi ?

Depuis peu il y a toi qui est revenue ici. Ici ou là. Je ne sais pas trop où tu te situes. Plus haut ? ... Plus bas. Du coup je t'ai notée de partout sur toutes les branches. Au moins comme ça je suis sûr. Je te laisse les bénéfices de tous les doutes. Au moins comme ça, pas besoin de calculer. Je sais que, au pire des cas, tu es là. Même si tu ne parles plus, d'un coup. Il y a une branche pour ça aussi. Même si un jour je disparais d'un coup parce que j'aurai pris peur, parce que je ne m'y retrouverai plus, ou parce que je n'arriverai plus à freiner mes envies de cohérence et de concordance des désirs avec la réalité. Il y a une branche pour ça aussi. Il y a une branche pour tout. C'est ça oui. Tout est possible. Répétons ce mantra bien haut et fort.

00h01


Radiohead - Kid A
Everything... in its right place...

C'est un nouveau jour, je relis tout ça, je n'ai pas vraiment envie de changer quoi que ce soit. Plus par envie d'honnêteté que par flemme. Je crois que j'écris aussi pour moi. Tout à l'heure je disais que la distance gâche tout, c'est faux. Il y a des distances qui sont bénéfiques. Regarde la distance entre la Terre et le Soleil. Si elle n'existait pas on serait resté de la poussière d'étoile calcinée sur un océan de lave en fusion. Est-ce que tu aurais été près de moi ? Est-ce que les atomes dont je suis composé auraient été mélangés aux tiens ? Si je n'avais été que lumière. Photons. Aurais-je croisé ton chemin malgré tout ? Ce qui me fait penser que chaque particule dont on est composés modifie notre environnement en permanence, l'énergie que l'on émet, change la matière avec laquelle on interagit. Donc chaque particule de toi a modifié à jamais les miennes. Il y a une trace, même inquantifiable, qui demeure. Puisque rien ne se perd, rien ne se crée etc. Je commence à voir où je vais.

Everyone... Everyone around here... Everyone is so... Near... It's holding on... It's holding on...

Il y a des vies qui se passent dans le gris et le tiède. Moi je n'ai jamais vraiment connu ça. Est-ce que c'est encore un coup des Gémeaux ? - c'est agaçant de se dire qu'un signe déterminé par une période de l'année va donner des caractéristiques bien précises à tout ceux qui seront nés sous ces auspices - Je n'y crois pas vraiment, ça fait partie de la même catégorie que les religions pour moi. L'humain est un être doué de raison, qui subit des lois physiques précises, calculables, et qui laisse son ignorance le guider. Devrais-je dire bêtise ? Puisque la plupart ne prennent pas la peine de réfléchir. Je me souviens d'un bouquin que j'avais eu quand j'étais enfant, il décrivait avec précision toutes les religions, expliquait et donnait des comparaisons intéressantes sur le sport par exemple, qui peut être considéré comme une religion pour certains. Je me souviens m'être dit déjà à l'époque combien il était dommage de considérer qu'on devait appartenir à une religion pour se définir en tant que personne. Je me disais que si j'avais la foi un jour, je voudrais sans doute connaître toutes les religions, pour être entier.

Je voulais déjà tout, tout de suite. Je ne regardais pas mes coupures quand je prenais des bouts de verre à pleines mains. Je me relevais immédiatement quand je tombais de mon vélo sans regarder mes genoux en sang. Je ne m'inquiétais pas de me brûler les rétines à travers mes paupières mi-closes quand je regardais le soleil, jusqu'à voir cette ombre minuscule parcourir le cercle extérieur, légèrement plus lumineux que le disque brûlant. Je ne regardais pas les autres familles, leurs enfants modèles et leurs parents - un père et une mère - bien habillés. Je ne regardais pas la misère de mon quartier, j'y étais bien. Je ne regardais pas quand je traversais la route et j'ai failli y laisser la vie. Il s'en est fallu de quelques centimètres. J'imagine le mec à l'intérieur, sans doute un bon gros con de beauf qui avait vraiment besoin d'une voiture aussi grosse qu'un putain de tank. Une peugeot, avec une calandre avant carrée, monstrueuse. Mon cartable m'a sauvé la vie. Image intéressante, la connaissance et la culture en bouclier face à l’imbécillité l'imprudence et le délit de fuite de ce fils de rien, sans doute mal éduqué et... en fait peut être pas du tout, peut être même fils de riche, peut être juste paniqué d'avoir peut être tué un gosse qui traversait devant lui comme un idiot sans regarder. Fils de pute quand même ! Il mérite des coups de batte dans les genoux s'il est encore vivant. Je me souviens en avoir ressenti un frisson de dégoût des années plus tard en apercevant un de ces vieux modèles de voiture encore en vie. J'aurais voulu la brûler.

Ensuite j'ai eu peur de tout. Après des semaines à l’hôpital à pisser du sang je n'ai plus jamais pu être insouciant comme avant. Je me souviens déjà à l'époque avoir détesté de tout mon être le milieu hospitalier, les couloirs résonnant de plaintes étouffées, la solitude, le cathéter planté au creux de mon bras, tout ressemblait à un cauchemar plastifié. J'ai grandi en ayant peur des voitures. J'avais la trouille quand il y avait de l'orage. Peur de ma mère. J'avais la peur au ventre chaque fois qu'il fallait changer de classe, changer d'école, évoluer. Je voulais rester seul, jouer seul et surtout, surtout, ne jamais grandir. Tout ça à cause d'un putain d'accident de bagnole, tout ça à cause d'un séjour à l’hôpital qui m'a semblé durer des mois...

Une bouée de sauvetage en forme de grand père était venue me sortir de là. Les médecins n'étaient pas trop d'accord pour que je quitte ma chambre, mais il n'avait pas fallu bien longtemps pour les convaincre à coup de "vaffanculo", c'est qu'il avait de la poigne le vieux - d'ailleurs pas vieux à l'époque - même si à mon âge il avait déjà rencontré ma grand mère depuis dix ans. Il avait déjà deux filles. Et un garçon. Mon dieu, Serge, comme tu me manques. Pourquoi n'es-tu pas là aujourd'hui pour me conseiller ? J'ai dû tellement inventer de stratagèmes pour rester debout sans toi. Je ne pleure pas tu vois. Je ne pleure plus. Mais ce jour dans la chapelle où il a fallu te dire adieu, j'ai toujours refusé de croire que tu étais dans cette boîte ridicule. Tu ne les aurais jamais laissés t'enfermer dans ce coffret miniature, impossible. Tu étais tellement grand, tu prenais toute la place avec ta voix grave et ton regard d'acier. Tu étais immortel. Tu l'es. Tu restes avec moi depuis toujours. Ce n'est pas uniquement une question de particules et de trace rémanente... Je sais, j'ai cette foi, cette conviction insensée que tu me regardes, que tu me juges et que tu pèse mon âme dans tes grandes mains d'ouvrier. Je ne suis pas ta descendance et ton sang, je suis ta création imparfaite, inachevée.

J'ai survécu à tout cela. J'ai survécu à la voiture qui m'a renversé et envoyé voler sur dix mètres sans toucher le sol. Mes reins ont craqué mais les os ont tenu bon. J'ai survécu à ma mère. J'ai esquivé et bloqué. J'ai survécu à ma propre connerie quand j'ai voulu en finir avec tout ce bordel que je portais sur le dos. Je pensais que c'était trop lourd, pauvre petit ado imbécile. Je n'avais même pas conscience de ce que j'allais devoir encore emporter avec moi... tellement de bagages.

Notre rencontre coïncide avec une période trouble, mais elle coïncide également avec le moment où j'ai décidé de laisser derrière moi ces bagages, ils étaient cette fois devenus bien trop lourds. J'avais déjà fui auparavant, fui le cocon familial, échappé à un avenir sans boulot, disparu dans les montagnes, revenu parmi les vivants. Mais ma vraie fuite en avant, intérieure, a commencé là. Avec toi dans les parages. Si je garde un souvenir si agréable de cette période, malgré le chaos total dans lequel elle était baignée, c'est parce qu'elle marque un renouveau. Je pense que s'il y a une réponse à "pourquoi toi ?" elle réside dans ce simple fait, tu es comme un symbole vivant de tout cela. J'aurais beau continuer à fuir, me diluer dans l'ombre des bras de toutes les filles, courir plus vite que le vent, partir au bout du monde... il y aura toujours un moment où je me souviendrai du point de départ, comme on se rappelle des premiers accords d'un morceau dont on est tombé amoureux, il y a longtemps. Sans même le savoir.

Je regrette aujourd'hui de ne pas avoir voulu conserver plus de souvenirs, j'ai ce défaut, qui accompagne sans doute les personnes qui brûlent le passé comme une preuve compromettante, de ne jamais garder de souvenirs précis et exhaustif de tout ce qui peut m'arriver. A tel point que j'en perd les correspondances temporelles... je ne suis pas capable de dire quelle année c'était. Je ne sais pas quel mois. Quel travail je faisais à cette époque. Je ne garde que des impressions vagues. Autant à cause du fait que je me concentre sur le présent et le futur qu'à cause du fait que les événements une fois finis, consommés, sont soit trop empreints d'une image idyllique et me rappellent à quel point le présent n'est pas satisfaisant, soit trop imbibés de spleen et nécessitent un nettoyage par le vide. Comment je fais ? "N'y pense plus, demain ça ira mieux, n'y pense plus demain ça ira mieux, n'y pense..." Horriblement efficace.

Je voudrais me souvenir plus clairement de ce jour où je t'ai rencontrée. De chaque soirée que j'ai pu passer avec toi. Je voudrais me souvenir plus clairement de ta voix et de tes rires. J'ai fini par oublier le calme de tes yeux. Leur couleur est devenue bleu générique, je n'arrive plus à remettre les nuances qu'ils avaient. Je pourrais presque dire que tu me manques si tu ne m'avais pas si bien échappé. Ou alors est-ce moi encore qui ait fui sans vraiment... tout dire, tout faire, et tout essayer ? Quelques années après notre rencontre, j'aurais pu, je ne sais pas... peut être que si j'avais fait plus, si j'avais dit la vérité, si j'avais pris le temps... On en revient à des regrets, je n'aime pas ça. Changeons tu veux bien ? Oui je sais de toutes façons tu n'as pas bien le choix ici.

J'ai envie de me dire que tu seras toujours là demain, que tu feras partie de ma vie de près ou de loin. J'ai envie de savoir ce qui m'attend du coup oui... j'ai peut être un peu peur, oui j'avoue allez, monsieur "je n'ai plus la trouille de rien et j'avance dans le noir avec ma lampe torche en forme d'épée magique", oui j'avoue, j'ai la trouille de te voir disparaître. Même si je sais que je serai loin de m’effondrer totalement, j'ai des alliés assez forts aujourd'hui pour me seconder. Toute ma petite clique de personnages alternatifs est là. J'ai un boulot qui me plait. Et surtout, je n'ai plus besoin d'être avec quelqu'un. C'est intéressant en fait d'avoir presque trouvé un équilibre entre mes envies et ce que j'arrive à obtenir. Je sais que j'ai de nouvelles possibilités chaque jour, et je continuerai à courir toujours plus vite vers l'avant. J'aime cette vie. Il est possible que j'aime la suivante encore plus.

Aujourd'hui lorsque je traverse la route je regarde des deux côtés. Ce qui me reste de temps est précieux. ... Mais je n'ai plus peur. Lorsque'il faut prendre une décision, lorsqu'il faut plonger et se laisser porter par le courant, faire confiance, abandonner toute résistance...je ne regarde plus... je traverse... peu importe si je me prends un camion en pleine gueule. Je suis redevenu cet enfant, des éclats de verre plein les mains, les genoux en sang, et qui se marre l'air crâneur, en regardant la vie essayer de lui foutre des bâtons dans les roues. "Alors quoi ? C'est tout ce que t'avais à me balancer ? C'était ça ton meilleur coup ? Frappe plus fort pour voir ? Non, toujours debout désolé, je continue." Quand tout sera fini j'aurai vécu. J'aurai vécu jusqu'à m'en étouffer, de tristesse, de rire, de rage, de plaisir. Je partirai avec en moi cette sensation que j'ai essayé jusqu'à la dernière goutte de sang qui passera à travers la dernière artère contractée par le dernier battement de cœur, d'être vivant.

mercredi 11 février 2015

Ego

Elle avait perdu sa voix. Ce n'était pas temporaire. Et c'était inexplicable.

Tout était bien là. Elle avait épuisé tous les recours, tous les spécialistes, ses cordes vocales n'avaient subi aucun dommage. Ce n'était pas comme si un cancer les avaient rongées, non. L'angoisse était telle qu'elle ne pouvait profiter de cette délicieuse ironie: tous ses efforts pour ne pas trop boire, ne pas trop fumer, ne pas sombrer dans le cliché cynique de la rock star nihiliste, tout cela n'avait servi à... que dalle. Sa voix avait foutu le camp par la porte dérobée de son subconscient, ou avait été emportée par une putain de fée hystérique, peu importe le résultat était là. Plus de concert. Plus d'album. Même pleurer ne la libérait plus. Le silence ne donne pas de répit, quand il s'installe, c'est pour de bon.




- Tu te souviens comment on a atterri ici ?
- Non. Je ne prends pas de note chaque fois que j'arrive à un carrefour.
- Si tu pouvais éviter de jouer les procureurs de la république aujourd'hui...
- Je peux. Tu peux lâcher ta guitare une minute ?
- Je peux. Tu peux arrêter de jouer avec ton café une minute ?





Elle s’engouffre dans son trench-coat, puis dans sa voiture, puis dans la ruelle. Et c’est fou comme elle se sent mieux, confortablement entourée de concret, de mécaniques perfectionnées et rassurantes. L’ère moderne a beau nous avoir rendu mous, faibles, arraché nos instincts et protégé de nos peurs ancestrales au prix de la peau de bête dont nous étions couverts ; Putain ! C’est quand même le pied de conduire une décapotable par beau temps. Le centre ville fourmille paisiblement, un ronronnement citadin caresse les murs de briques rouges et résonne dans un ciel calme. Il y a des bastions de nature bordés de bitume, des petits jardins au gazon d’un vert insolent, agrippés au devant des maisonnettes individuelles. Certains pubs ouvrent tout juste, des portes entrebâillées toussent la poussière qu’on balaye à l’intérieur. Tout en conduisant elle se dit qu’elle aime bien cette ville, mais qu’elle ne prend pas assez le temps de la regarder. Elle se sent audacieuse aujourd’hui… Tiens ! Un jour elle marchera dans Leeds ! Ça… Ça ce serait audacieux ! Il faudrait juste qu’elle trouve quelqu’un pour l’accompagner.

Marcher seul c’est chiant.

Une vague sensation de tendresse remonte du fond d'un souvenir lumineux. Elle aimait marcher avec lui, il ne lui laissait pas le temps de s'ennuyer, et quand il attendait qu'elle ait finit de parler, ce n'était pas seulement dans le but de prendre la parole. Alors qu'en d'autres occasions il occupait l'espace avec une aisance effrontée, près d'elle, il arrangeait les frontières, son territoire ne rétrécissait pas, il se multipliait par deux. Trois rues plus tard, ses envies de marcher dans Leeds ont disparu. Il ne marchera plus avec elle. Il ne prendra plus le temps de l'écouter. Son territoire s'est égaré quelque part dans le fond du Mississipi. Cinq rues plus tard la seule envie qui lui reste est de rentrer se coucher dans son lit de chagrin.  Avant d’aller se perdre dans la cambrousse, où se trouve le studio d’enregistrement, elle doit passer par plusieurs grands axes. Les feux rouges s’enchaînent et chaque pause est un calvaire. Quand on a le cœur en morceau chaque temps mort devient un piège. Chaque silence est un coupe-gorge où vous attend, patiemment tapie dans le fond de votre crâne, la part d’ombre qui vous grignote de l’intérieur et vous rappelle à son bon souvenir en vous ressassant les mauvais. Le seul moyen pour l’oublier c’est bouger, courir, fuir si nécessaire. Mais dans l’instant il n’y a rien à faire pour lui échapper… Troisième feu rouge. Les fissures commencent à devenir des gouffres et à la surface son visage laisse entrevoir l'orage qui couve. Elle se mord nerveusement les commissures des lèvres et tapote sur son volant. Elle a, lorsque les larmes montent, les yeux levés aux ciel, écarquillés, et le menton légèrement relevé, mouvement étrange et inconscient, comme si l’on pouvait faire refluer cette triste marée. Raté, ça coule sur les côtés. Feu vert de soulagement.
Elle roule vite. Un peu plus vite. Un peu trop vite… elle esquive un piéton, grille un feu rouge, double un cycliste, embardée à droite, camion en face, revient à gauche, serre, serre encore, des crampes dans les mains… D’un coup elle freine.


La décapotable chante sur l’asphalte – un très joli Sol majeur grinçant - et arrache les passants à leur promenade engourdie. Quelques regards réprobateurs ponctués de marmonnements plus tard, tous se détournent de la scène. Elle relâche progressivement la tension qui bloque tout son corps, arcbouté entre le fauteuil et la pédale de frein. Les yeux rivés sur le rétroviseur, le souffle court. Elle fixe la devanture d’une boutique quelques mètres derrière. Un revendeur de guitares. Et à l’intérieur elle a vu… Un coup de klaxon s’empresse de lui rappeler que, non contente d’avoir freiné sans aucune raison valable au milieu de la voie, elle n’a pas non plus pris la peine de vérifier qu’un autre véhicule ne la suive d’un peu trop près. Un peu honteuse elle ricane et se mord la lèvre inférieure pour calmer un début de rire nerveux. Il aurait été innaproprié pour une jeune fille de bonne famille de finir allongée sur le capot de sa MG ; ou plutôt allongée sur le bitume, après avoir traversé le pare-brise la tête la première. Elle se dit que se mordre pour contenir ses émotions va finir par devenir un tic dangereux pour son intégrité physique, et le rire qui la secoue finit de dévérouiller ses doigts du volant.

Quelques secondes à peine et la voilà en train de remonter le trottoir en direction de la boutique. Il y a des journées, vous savez, ces journées où vous êtes en retard par rapport à votre emploi du temps, mais vous vous efforcez de l’être encore plus  - consciemment ou inconsciemment - en mettant vous-même des obstacles sur votre propre route ? Et bien pour Liz c’est aujourd'hui. Au centre du petit présentoir qui prend la poussière par endroits, il y a la reine du bal, une Telecaster qui jette des reflets chromés comme une star ses médiators à la fin d’un concert – je suis trop belle pour vous, mais prenez donc un petit souvenir avant de renter seuls chez vous – à ce stade là ce n’est même plus une invitation, pour Liz, c’est une provocation en duel. Dix minutes plus tard elle ressort de la boutique, un petit sourire crâneur aux lèvres, dans sa main droite la petite guimbarde impertinente fait moins la maline dans son étui. Elle sait pertinemment que tout ça c’est du vent, cette guitare c’est juste une diversion, un leurre pour tromper l’Ennemi. Ça n’est pas Excalibur c’est vrai. Ce n’est pas avec ça qu’elle ira défendre la Grande-Bretagne… Mais c’est déjà mieux que de rester assise dans sa voiture, garée en double file, à pleurer sur son volant et sur son sort.